22 – Par Ella Jussen Larouche

Épuisée, je referme le livre. Je viens de finir de lire le roman imposé par le cours de littérature. Je ne l’ai pas aimé ou plutôt, je n’ai pas aimé ce que ce livre m’a rappelé. L’histoire en elle-même était sympathique. Cependant, hier soir, j’ai fait des cauchemars à cause de souvenirs qui ont refait surface à la suite de ma lecture ; j’en aurai probablement à nouveau ce soir. En effet, ce roman m’a rappelé la journée du 22 mars 2016 à Bruxelles. J’avais 16 ans. Ce matin-là était spécial, j’avais pu dormir longtemps. Effectivement, mon professeur était absent et avait eu l’amabilité de nous prévenir pour qu’on ne découvre pas son absence en arrivant à l’école.

Je me réveille, bien reposée pour une fois. Je m’habille et je me dirige vers le salon de l’appartement de mon père. Mon père vient d’y emménager et pour la première fois de ma vie, je dois réellement faire du chemin pour me rendre à l’école. Vingt minutes de vélo ça réveille bien, surtout avec l’air frais du matin. J’arrive au salon, mon déjeuner m’attend sur la table à manger. Cependant, ma belle-mère ne dort pas, comme d’habitude. À peine réveillée, elle regarde les nouvelles. Ce matin, deux bombes ont explosé à l’aéroport. La même vidéo tourne en boucle à la télévision, la seule vidéo accessible en ce moment. Cet aéroport je le connais bien, j’y vais tous les étés pour prendre un vol vers Québec et aller voir mes grands-parents. Je mange en silence, observant les images à la télévision. Bien que cet événement soit important, il ne me frappe pas. Il semble distant, lointain. En effet, l’aéroport est loin du centre-ville et puis, ces derniers temps, il y a beaucoup de ces images. Surtout depuis les attentats de Paris. 

Je quitte l’immeuble d’appartement et j’enfourche mon vélo. Je pédale vingt minutes. C’est le temps que ça me prend pour me rendre de chez moi à mon école. Vingt minutes d’air frais et de vent nouveau. Vingt minutes innocentes. Vingt minutes.

Mon école est composée de deux bâtiments qui se situent à un coin de rue l’un de l’autre. Mon prochain cours est dans le bâtiment principal, mais mes ami.e.s ont leurs cours dans le deuxième bâtiment, alors je me rends là-bas. J’attends à l’entrée du bâtiment. L’heure de cours termine dans trente minutes. Un groupe de filles s’installe à côté de moi. 

Soudainement, l’atmosphère change, les filles parlent de plus en plus fort, une tension s’installe. Je remarque un éducateur sortir de son bureau, il va fermer la première porte d’entrée de l’école, ensuite, il vient fermer la seconde porte. Quelques minutes plus tard, il revient avec un banc et le place fermement devant la seconde porte. Agitée, je regarde autour de moi, les visages sont sombres et puis enfin j’apprends ce qu’il se passe.

« Monsieur ! Monsieur ! » Les filles interpellent l’éducateur. Il les regarde et elles continuent.

« Qu’est-ce qui va se passer ? Un métro a explosé ; est-ce que nous sommes en danger ? »

Tremblante, j’ouvre mon téléphone et la nouvelle me frappe. Durant les vingts minutes que j’ai prises pour aller à l’école, un homme s’est suicidé dans le métro. Il s’est suicidé en déclenchant une bombe. Vingt minutes de vélo et dix-sept vies perdues. La tension monte, nous nous demandons ce qu’il va se passer. 

La blancheur de nos visages nous trahit, nous avons peur. La cloche sonne.

Lentement, une foule d’élèves se réunit dans l’entrée, tous et toutes ont appris cette nouvelle en cours. Le moral est bas. Certain.e.s profs avaient arrêté leurs cours, car plus personne n’écoutait, tous et toutes essayaient de comprendre ce qu’il s’était passé. D’autres profs avaient continué de donner leur cours, sans démontrer un semblant d’empathie envers leurs élèves visiblement sous le choc. Lorsque nous nous sommes tous et toutes retrouvé.e.s ensemble, la nouvelle ne nous avait pas encore frappé.e.s, nous parlions peu et l’atmosphère était tendue. 

L’aéroport c’était loin, mais le métro, c’était chez nous, nous connaissons tous et toutes la station, nous prenons tous et toutes ce métro. Le métro, c’est chez nous, chez nous tous et toutes. 

Mes camarades de classe et moi nous nous retrouvons seul.e.s dans un local, car notre cours a été annulé. L’un de mes camarades a allumé la radio, le sujet est l’attentat, nous écoutons attentivement en sillonnant les réseaux sociaux et les journaux sur nos téléphones, à la recherche de nouvelles sur l’attentat. Nous apprenons rapidement qu’il ne s’agissait que d’une seule bombe, mais que la détonation s’était fait entendre jusqu’à la station suivante. Nous parlons beaucoup, des échanges de conversations se font par-ci et par-là, nous essayons de comprendre. Au fur et à mesure que le cours des actions s’éclaircit pour nous et pour toute la Belgique, nous réalisons enfin l’impact de cet acte violent, nous réalisons à quel point il aurait pu nous frapper et à quel point nous y avons échappé de justesse.

En effet, ce métro, je le connais bien. Cette station Maelbeek, j’y suis souvent. Ma mère ne travaille pas loin de celle-ci. Aujourd’hui, elle ne travaille pas. Le métro précédent, c’était le dernier métro que les élèves pouvaient prendre pour arriver tout juste à temps à l’école. Le métro précédent transportait mes camarades. Le métro suivant transportait les élèves en retard. Le métro choisi par le terroriste suicidaire ne transportait personne que je connaissais. J’aurais pu prendre le métro ce matin-là, mais je ne l’ai pas fait.

Sur les réseaux sociaux, des visages apparaissent. Ces visages ne sont pas ceux des victimes, mais ceux des personnes portées disparues. Certains de ces visages ne vont plus jamais être revus, certains vont être retrouvés, mais ils n’oublieront jamais cette journée, blessés à jamais. Certains de ses visages s’éteindront pour toujours. Certains de ses visages seront déclarés mort à la fin de la journée, ils ne seront pas oubliés, mais commémorés pour l’éternité. 

L’atmosphère dans le local commence à se détendre, notre état d’alerte diminue peu à peu. Le fil de nouvelles a ralenti, car les blessé.e.s ont été amenés à l’hôpital, les mort.e.s sont en train d’être identifié.e.s, le pays se calme, les mêmes nouvelles sur l’attentat tournent en boucle. Nous comprenons que nous devons attendre pour en savoir plus sur le fil des événements et les conséquences de ceux-ci. Pour l’instant, nous ne voulons pas savoir quelles sont les raisons pour lesquelles ces bombes ont explosé, mais au fond de nous, nous le savons. Tous les médias l’affirment déjà. Ce sont des attentats terroristes, il n’y a pas de doute là-dessus. Ils sont là pour nous faire peur, pour nous terroriser, pour que nous nous sentions en danger. Et pour que nous ne résistions pas à l’idée qu’il ait un état islamique dans une région à plus de 3 500 kilomètres d’ici, pour une cause dont nous connaissons à peine l’existence. Jusqu’à aujourd’hui.

Soudainement, une notification étrange de Facebook apparaît sur mon téléphone : « Mélanie vous a déclaré en sécurité ». J’appuie sur la notification et je tombe sur ce post, activé par une de mes amies, il affirme que je suis en sécurité. « Suis-je vraiment en sécurité ? » me dis-je, mais cette question quitte rapidement mon esprit lorsque je réalise que l’utilité de cette notification est de rassurer mes proches et de confirmer que je n’ai pas été impliquée dans les incidents. La fonction principale de cette notification est de repérer les gens qui étaient proches des attentats, mais qui n’ont pas confirmé qu’ils et elles étaient en sécurité. Peut-être que cela aide les policiers et policières à identifier les mort.e.s et les blessé.e.s. Sous cette notification, il y a plusieurs prénoms de mes camarades de classe, ils et elles n’ont pas encore confirmé. Cette fonction est récente, elle a probablement été établie après les attentats de Paris. J’appuie sur leurs prénoms pour confirmer qu’elles et ils sont encore en vie. Comme mené par une frénésie de groupe, cette capacité à confirmer la survie de nos camarades se transforme en course. Celui ou celle qui confirme le plus de vie gagne, peut-être que nous sommes trop heureux et heureuses d’avoir enfin quelque chose à faire, quelque chose qui ne nous fait pas penser à la mort ou à la peur. Cette course pour la vie s’arrête rapidement, nous avons confirmé toutes les personnes que nous avons vues et sachant les risques élevés, nous ne nous sommes pas amusé.e.s à confirmer les personnes que nous n’avions pas réellement vues. C’est alors que nous remarquons l’absence de certains de nos camarades. Nous savons qu’ils et elles ne sont pas là, car nous leur avons dit que nous n’avions pas cours, mais au fond de nous, il y a une petite peur, une peur minuscule qui se fraye un chemin dans notre cœur, une peur qu’elles et ils aient été là-bas ce matin. Une peur qui s’en va vite lorsque je regarde autour de moi et remarque les visages de mes camarades. L’ambiance s’est calmée et ils et elles s’amusent à dessiner sur le tableau, à danser et à écouter de la musique.  

Je retourne mon regard vers mon téléphone et je remarque rapidement que quelque chose de nouveau sur les attentats est sorti. Après quelques secondes de recherche, je tombe sur un article du magazine Le Soir, une photo du métro attaqué a enfin été publiée, elle apparait en premier, au tout début de l’article. Rapidement, j’avertis mes camarades de la présence de la photo et nous la trouvons. La photo est étrange, on ne discerne pas vraiment le métro des débris qui l’encombrent. Ce ne sont pas réellement des débris, c’est une masse noire composée de choses impossibles à discerner. En analysant encore la photo, je remarque des taches plus claires qui ressortent de la masse noire. Ces taches sont plus rosâtres. Après quelques minutes, je réalise ce qu’elles sont. Ces taches, c’est de la chair, de la chair humaine, ce sont des morceaux de quelqu’un visible pour tous et toutes. Leur couleur était presque irréelle, elles étaient roses pétant, presque rose fluo, mais elles ne sont pas liées à un corps, elles sont justes là, au milieu des débris indiscernables. Je le fais remarquer à mes camarades, mais le temps que j’ai mis à le remarquer est le temps que ça a mis au journal à s’en rendre compte. La même photo avait maintenant des taches floues recouvrant exactement les taches roses que j’avais repérées. La réalisation de ce que j’ai découvert me rend malade, très vite je retourne mon attention vers mes ami.e.s qui rigolent dans la salle, mon cœur se calme, mais l’idée que je viens de voir des morceaux de cadavres humains ne quitte pas mon esprit.

La première heure de cours dans ce local, qui est en réalité la troisième heure de cours de la journée, passe comme le vent. Notre préoccupation presque obsessive avec l’attentat du métro et toute autre nouvelle concernant les accidents du matin nous avait permis de passer le temps. Bien que le contexte soit macabre, tout ce qui nous permet de nous éloigner le plus possible des heures fatidiques des attentats et qui nous rapproche plus du moment où nous pourrons rentrer chez nous est comme un cadeau venu du ciel. 

Quelques-unes de mes amies et moi décidons d’aller marcher un peu dans l’école pour nous dégourdir les jambes. Nous marchons en silence dans les couloirs, regardant à l’extérieur, à travers les portes fermées qui nous protègent, cet extérieur semble vide. Nous nous croyons dans une ville fantôme, aucune voiture ne roule et personne ne marche dehors, aucune âme ne semble être là. En même temps, la Belgique est en état d’alerte de niveau quatre, mais c’est tout de même étrange de voir notre ville si calme. En rentrant « des toilettes », nous tombons sur une de nos camarades, les filles courent lui faire des câlins. Elle ne nous avait pas donné signe de vie de la journée et nous avions tout simplement cru qu’elle était restée chez elle puisqu’elle habite loin de l’école. Sa présence amène une certaine régénération d’énergie, c’est comme si voir une personne que nous n’avions pas encore vue nous calme. Presque comme si la menace semblait plus lointaine. La réalisation que nous ne connaissions probablement personne de ce métro nous frappait en plein cœur, la joie et le bonheur reprennent de la place face à la peur qui s’emparait de nos cœurs. 

Je me réveille en sursaut, comme je l’avais prédit, j’ai rêvé de cette journée. Cette journée chaotique, mais aussi contrôlée. Depuis les attentats de Paris, je suppose que notre directrice avait reçu des directives en cas d’attaque terroriste. Cette journée-là, je ne l’oublierai jamais. Pas parce que j’ai eu peur, pas parce que je suis furieuse, pas parce que j’ai vécu le pire de l’humanité. Je ne l’oublierai pas parce que je me suis réveillée, parce que le mercredi 23 mars je me suis réveillée et je suis allée à l’école. Trente-deux personnes ne se sont pas réveillées et ne se réveilleront plus jamais. 

Révisé par Anne Goulet


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