Nuit noire – Par Sophie-Catherine Dick

Nuit noire. Ses bottes crissent contre la neige. Décembre. Il est peut-être deux heures du matin. Devant Fred, une mini-jupe en bottes à talon avance, le regard inquiet. Ses empreintes remontent à la sortie du bar. Elle n’aurait pas dû être là, ou du moins, elle ne faisait pas ses dix-huit ans.

Pas à pas, Fred enfonce ses pieds dans les traces qu’elle a laissées. Gauche, droite, gauche. Dans les vitrines, les néons s’éloignent. Leurs quelques rayons filtrant à travers la noirceur laissent apparaître le parc. Deux arbres qui pourraient être morts bordent le chemin qui en traverse le centre.

Il avance tranquillement, il n’a pas besoin de se presser. Tout vient à qui sait attendre. Mini-Jupe, ou Marie-Jeanne – peu importe – s’engage sur le chemin enneigé qui étouffe le bruit de ses clés dans sa main droite. Un regard en coin. Mini-Jupe suit l’ombre qui bientôt rejoint la sienne au sol. La cadence accélère.

Entre les deux arbres qui pourraient être morts, du côté gauche, la poudreuse a déjà été piétinée. Une boucle d’oreille abandonnée se confond au scintillement de la neige. Mini-Jupe se retourne, Fred se détourne; un autre homme vient d’apparaître au détour du chemin. Le parc est grand. La nuit est vide. Elle est seule entre les deux arbres qui pourraient être morts, seule entre ces deux hommes qui ont faim. L’un avance vers six heures, l’autre vers minuit. Mais il est déjà deux heures, la ville est déserte. Mais il n’est que deux heures, les coureurs et coureuses ne sont pas encore dehors.

Personne n’entendra Marie-Jeanne.

Elle n’a pas encore vu l’autre homme, ça ne devrait pas tarder. Fred sait qu’il est là. Fred a encore la seconde boucle d’oreille dans sa poche. Il a encore la bague, le collier et la seconde boucle d’oreille dans sa poche. C’est long, une seule nuit, à attendre que les gens passent, entre les deux arbres qui pourraient être morts. C’est long, et Fred s’ennuie. Mais voilà que Mini-Jupe remarque l’autre homme. Fred grimace un sourire.

Mini-Jupe se rend bien compte qu’elle est coincée. Sa sueur commence à traverser sa blouse décolletée. Droite, gauche, droite. De son regard, elle cherche, mais il n’y a vraiment personne. Des bancs de neige trompeurs bordent le chemin. Ses bottes ne feraient que s’y enfoncer, la retenant prisonnière. Les deux hommes s’approchent, tranquilles. Mini-Jupe sort son cellulaire de sa poche, mais le froid l’a fait taire. Inutile. Les deux hommes s’approchent, nonchalants. Elle ne sait plus vers où se retourner, elle ne sait plus par où regarder. Les mâchoires du piège se resserrent lentement autour de la proie.

L’homme et Fred se regardent. Mini-Jupe est exactement face au cercle de neige piétinée qui se trouve déjà entre les deux arbres. L’homme sort une main fermée de sa poche de manteau. Mini-Jupe entend le bruit de la lame qui sort de son manche en se dépliant. Mini-Jupe bondit vers Fred et laisse s’échapper un cri. Mais Fred ne laisse rien s’échapper et interrompt sa course en la plaquant par terre. L’homme le rejoint en ricanant un peu de ce qu’il voit. Marie-Jeanne, la jupe retroussée, est étendue au sol, entre les deux arbres, sur la neige qui lui glace le dos. Fred la maintient en place. Cette fois-ci, c’est à l’autre homme d’y aller en premier. Il était temps, il commençait à avoir froid et à s’ennuyer. Cette fois-ci, c’est à son tour de garder un souvenir. Il agrippe la main de Mini-Jupe, force une bague à glisser de son doigt et, en échange, laisse à bleuir une trace sur sa peau, là où leurs mains se touchaient, il y a un instant.

Les nuits noires sont les plus longues, entre les deux arbres qui pourraient être morts.

Révisé par Cléo St-Martin


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