Avoir ou ne pas avoir, telle est la question – Par Abigaelle Lavoie

« Où te vois-tu dans cinq ans ? » est la question que ma plus vieille amie m’a posée alors que nous étions assises sur le bord d’un lac, une crème glacée à la main. À ce jour, il m’arrive parfois de repenser à cette question. En 2025, je me vois diplômée du baccalauréat en neuroscience cognitive et satisfaite de mes décisions au sujet de ma carrière professionnelle. En 2025, j’espère à nouveau pouvoir voyager aux quatre coins du monde. Mais surtout, en 2025, et même pour les années qui suivent, je me vois sans enfant.

On m’a souvent demandé si je voulais des enfants plus tard. En effet, je travaille dans une pharmacie où la plupart de mes collègues sont déjà des grands-parents. Il n’est donc pas rare que ceux-ci et celles-ci me parlent de leurs petits-enfants avec fierté et que, par la suite, ils ou elles me demandent si je veux des enfants. À leur grande surprise, je leur dis que je ne me vois pas avec des enfants ou bien que, tout simplement, je ne suis pas prête. À cela, on me répond fréquemment : « Tu es jeune, tu as encore du temps avant de penser aux enfants ». Lorsque je leur dis que je n’aime pas vraiment les enfants ou que je suis mal à l’aise en leur présence, on me répond : « Ne t’inquiète pas, ça viendra avec le temps ».

Il semble qu’aujourd’hui, plusieurs personnes pensent toujours que la norme sociale, voire même un signe de réussite dans la vie, est de se marier et de fonder une famille. Ne dit-on pas « Ils et elles vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » ? De ce fait, choisir de ne pas avoir d’enfant est encore un sujet tabou dans notre société. « Dans les mentalités, majoritairement, on continue à naturaliser les femmes et à penser que leur première fonction dans la vie c’est d’être mère » (Barbeau, 2019, paragr. 6), déclare la sociologue Francine Descarries de l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM (Université du Québec à Montréal). Toutefois, elle souligne qu’il y a un certain progrès, car un nombre croissant de personnes arrivent à faire la distinction entre « identité femme » et « identité mère », ce qui représente une victoire du féminisme. Mais, ajoute-t-elle, il y a encore du chemin à faire afin que la non-parentalité soit davantage abordée dans notre société (Barbeau, 2019).

Sincèrement, je me sens incapable d’avoir des enfants dans le futur. Comme mentionné plus haut, je ne porte pas particulièrement les enfants dans mon cœur, ce qui est, selon moi, plutôt ironique, sachant que ma mère travaille dans un centre de la petite enfance. Je ne sais pas ce qui m’est arrivé en grandissant pour que l’attribut « aimer les enfants » ne se soit pas transmis. D’ailleurs, en deuxième secondaire, j’avais écrit un texte d’opinion sur les enfants et la première phrase était : « Personnellement, je déteste les enfants. » Ça a le mérite d’être clair ! Par contre, aujourd’hui, après mûre réflexion, je ne dirais pas que je « déteste » les enfants. Je les trouve très mignons, mais ils me rendent terriblement mal à l’aise. En leur présence, je ne sais pas quoi faire. Par exemple, l’autre jour, ma cousine de trois ans a passé la fin de semaine chez moi et je l’ai fuie pendant deux jours, parce que je ne sais pas du tout comment m’occuper d’un enfant. J’ai donc décidé de déléguer la tâche à ma mère. À vrai dire, j’ai un peu peur de la responsabilité qui vient avec les enfants ; et être responsable d’un autre être humain est, selon moi, très stressant, d’autant plus que, par moments, j’ai de la difficulté à gérer ma propre personne.

De plus, après avoir abordé la question avec mon copain, il a mentionné qu’étant donné la carrière à laquelle il aspire, il ne serait pas pratique d’avoir des enfants selon lui. Surtout, il m’a spécifié qu’il ne voulait pas que son enfant grandisse dans un monde qui dégénère et qui se détériore. Il a ajouté que la planète était déjà assez surpeuplée et qu’une personne de plus pourrait aggraver la situation.

Intriguée, je suis allée approfondir mes connaissances sur les raisons environnementales liées à l’origine du choix de ne pas avoir d’enfant. Aux États-Unis, les « GINKS » (acronyme pour Green Inclination No Kids) sont des femmes qui ont délibérément décidé de ne pas avoir d’enfant à cause des problèmes environnementaux, ceux-ci étant en partie dus à la surpopulation (Groguhé, 2018). Par ailleurs, il faut savoir que les produits pour enfants, notamment les couches jetables, les vêtements et les jouets en plastique, génèrent beaucoup de pollution. Selon une étude publiée par Wynes et Nicholas (2017) dans la revue Environmental Research Letters, si les familles avaient un enfant de moins, les pays développés réduiraient en moyenne leur émission de CO2 de 58,6 tonnes par an.

Lors de mes recherches sur le sujet, j’ai découvert une œuvre littéraire qui remet en question les concepts de la maternité et de la non-parentalité. L’autrice torontoise Sheila Heti, dans son roman à caractère autobiographique Motherhood (2018), nous fait part de ses pensées sur le sujet. Selon elle, la maternité ne signifie pas uniquement se reproduire et élever un enfant, mais aussi « combler les besoins de ceux [et celles] qui nous ont précédé[.e.]s » (Wysocka, 2020, paragr. 8), comme ceux de nos parents et de nos grands-parents. Aussi, Heti souligne que selon certaines personnes, avoir des enfants serait un idéal, voire une règle, que tous et toutes devraient atteindre. Suivant cette logique, si des gens décident de ne pas avoir d’enfant, ce serait parce qu’ils ou elles avaient un projet ambitieux à réaliser au lieu de devenir parents. Face à cette mentalité, l’écrivaine répond ceci : « Mais a-t-on besoin d’avoir un dessein aussi grandiose ? Pourquoi ne serait-il pas acceptable de n’avoir ni enfant ni grand projet ? […] Après tout, on ne peut pas se forcer à vouloir ce que l’on ne veut pas. » (Wysocka, 2020, paragr. 13). Ainsi, il faut comprendre que le fait d’avoir des enfants est un idéal dont rêvent certains et certaines. Cependant, cet idéal n’est pas compatible avec tout le monde et ceux et celles qui ne s’y adhèrent pas ne devraient pas avoir à se justifier.

La plupart du temps, je considère que cet idéal ne me correspond pas, que je ne suis pas faite pour avoir des enfants et que ces derniers ne sont pas faits pour moi. Malgré tout, je dois avouer qu’il y a une petite partie de moi qui souhaiterait peut-être avoir des enfants. Parfois, quand je vois des parents accompagnés de leurs enfants, je me dis : « Ne serait-il pas formidable de me marier et de fonder ma propre famille ? De voir naître la chair de ma chair et de le ou la voir grandir, de lui transmettre tout ce que je sais ? Et si je ne veux pas avoir des enfants de manière traditionnelle, peut-être pourrais-je adopter ? ». Et après avoir eu cette réflexion, je me demande : « Mais n’est-ce pas là un pur produit de l’influence sociale ? Cela résulte-t-il de la pression sociale me poussant à vouloir un idéal qui ne m’intéresse peut-être pas du tout ? Suis-je réellement obligée d’avoir des enfants ? ». À la suite de ce monologue avec moi-même, je me dis qu’avoir des enfants vient avec son lot de difficultés, ainsi qu’une responsabilité très dure à porter.

Donc, en 2020, je ne suis pas prête à avoir des enfants. En 2025, je ne le serai peut-être pas encore. Peut-être que je ne le serai jamais. Mais comme on m’a souvent dit, j’ai encore du temps devant moi.


Références

Barbeau, H. (2019, 11 mai). Ces femmes qui décident de ne pas avoir d’enfant. Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1168969/non-parent-choix-mere-bebe

Groguhé, M. (2018, 11 novembre). Ne pas avoir d’enfants pour sauver la planète. La Presse. https://www.lapresse.ca/vivre/famille/201811/09/01-5203644-ne-pas-avoir-denfants-pour-sauver-la-planete.php

Heti, S. (2020). Motherhood. Knopf Canada.

Wynes, S. et Nicholas, K. A. (2017). The climate mitigation gap: Education and government recommendations miss the most effective individual actions. Environmental Research Letters, 12(7), 1-9. https://doi.org/10.1088/1748-9326/aa7541

Wysocka, N. (2020, 25 avril). Être ou ne pas être mère. Le Devoir. https://www.ledevoir.com/lire/577597/etre-ou-ne-pas-etre-mere

Sources des images BSK. (s. d.). Gens de papier [image en ligne]. Freeimages. https://www.freeimages.com/fr/photo/paper-family-ii-1176053


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