Un monde oublié – Par Sophie-Catherine Dick

En l’honneur de cette édition sur la sexualité, j’aimerais prendre un moment pour discuter de la communauté LGBTQ+, et plus particulièrement des lettres « L », « G », « B » et « Q », puisque l’identité de genre est un autre sujet à part entière.

Nos histoires sont de plus en plus abordées sur la place publique. Tant aux grands qu’aux petits écrans, dans les livres, les magazines et la musique, les histoires queers commencent de plus en plus à se faire entendre. Malheureusement, ce n’est pas tout le monde qui a une voix. Ce n’est pas tout le monde qui peut composer un album, écrire un film ou monter une pièce de théâtre. Par manque de ressources, par manque de temps, d’espace, de courage ou par peur pour leur sécurité, plusieurs n’iront jamais prendre la parole sur la place publique.

En plus de cette accessibilité inégale, certaines œuvres médiatiques sont centrées autour d’histoires queers, sans que les personnes réellement concernées soient au centre de la création. Et parfois, même si ces personnes sont au centre de l’œuvre, leur voix est censurée par l’équipe de production pour ne pas rendre certains auditoires, principalement la droite traditionnelle, mal à l’aise. La manière de rapporter l’histoire, la complexité des personnages, les arcs narratifs, les scènes à caractère sexuel, les jeux de regards, ou plus simplement les dialogues, sont de nombreux indices permettant de déceler l’authenticité d’une œuvre. Trop souvent, son contenu doit être dilué et atténué pour ne pas choquer ou pour ne pas perdre les subventions. Également, il arrive que les personnages soient peints par un regard fétichisant. Je pense par exemple au film « La Vie d’Adèle » (« Blue is the warmest colour ») (Kechiche, 2013), dont l’adaptation cinématique n’a pas plu à la créatrice de l’histoire, Julie Maroh, en tant que féministe et lesbienne (Jagernauth, 2013). La représentation était tout simplement mauvaise.

Survient alors, surtout au 21e siècle, un mouvement de réappropriation de ces histoires en réaction à l’absence de médias queers authentiques (Townsend, 2019). D’innombrables personnes se sont tournées vers internet pour raconter leur histoire dont personne ne voulait. Des gens ordinaires – ou pas – qui avaient quelque chose à dire, un message à envoyer dans l’univers.

Un des meilleurs exemples de ce phénomène est, je trouve, le site web Queering the Map (https://queeringthemap.com). Ce projet a été fondé en 2017 par Lucas LaRochelle qui étudiait à l’époque à l’Université Concordia. Queering the Map est une initiative à vocation communautaire : tout le monde peut y écrire. Elle s’inscrit dans une idée de counter-mapping en relatant des chroniques queers venant des quatre coins du globe pour les lier à un espace physique. Le counter-mapping est un processus de cartographie allant à l’encontre des structures sociales de pouvoir dominantes qui sert à contester le découpage actuel d’un territoire. Ce terme vient des travaux de Nancy Peluso, en 1995, sur les nations autochtones de la forêt de Kalimantan en Indonésie (The Audiopedia, 2017).

Ce projet sert à préserver les histoires et réalités de la vie queer, qui continuent d’être invalidées, contestées et effacées, explique LaRochelle dans une entrevue parue sur la plateforme Immerse (Wolozin, 2019). Allant d’actions collectives à des histoires de coming out, en passant par des expériences de violence et d’amour foudroyant, Queering the Map sert d’archive vivante pour l’expérience queer. En date de novembre 2019, la carte contenait plus de 80 000 témoignages dans 23 langues, quoique la majorité soit en anglais.

Dans cette même entrevue, LaRochelle explique qu’iel considère que la carte est une cocréation, car sans les milliers de contributeurs et contributrices, elle n’existerait pas. De plus, les témoignages ne sont pas modifiés, mais simplement filtrés pour y enlever tout message haineux, spam et autre. Ainsi, le résultat final est « fondamentalement en désordre, contradictoire, et confondant », poursuit LaRochelle (Wolozin, 2019, paragr. 3). Je vous invite à aller lire le reste de l’entrevue pour plus d’informations sur la carte.

Comme le montre l’image en tête d’article, la majorité des pastilles sont concentrées en Europe et en Amérique du Nord et, même là, les villes en comportent bien plus que les campagnes.  En effet, autant à Paris, qu’à New York ou Toronto il est difficile de dénombrer les témoignages tant il y en a, autant certaines régions du monde restent plongées dans un silence qui en dit long. Certains messages sont à teneur plus politique et rappellent la réalité de certains pays, tandis que d’autres tentent de donner un peu de reconnaissance à ce qui n’est justement pas écrit.

Des messages de peur, d’angoisse et de désespoir peuplent aussi la carte, car même si plusieurs n’ont pas à craindre la peine de mort, vivre librement n’est pas pour autant facile.

Même lorsque les circonstances semblent particulièrement difficiles, on retrouve des messages d’espoir et d’amour. Ce qui pourrait paraître cliché dans un film hollywoodien prend ici une tournure salvatrice : malgré tous les obstacles et une solitude étouffante, beaucoup s’en sortent.

Personnellement, je trouve que les messages d’amour sont les plus poignants. Des missives anonymes envoyées au monde entier pour simplement déclarer ses sentiments; romantique, n’est-ce pas? Ces déclarations toutes simples donnent de l’espoir à ceux et celles qui doivent vivre en silence ou qui n’osent pas aspirer à l’amour. Savoir que l’on n’est pas seul·e dans un monde qui nous ostracise est d’un réconfort que les mots ne peuvent pas expliquer.

La plupart des messages sont d’une simplicité éloquente, faits de non-dits et de références que seul·e l’adressé·e peut comprendre. Mais il y a quelque chose de particulièrement touchant dans ces témoignages lorsqu’on peut comprendre la réalité des gens qui les écrivent. C’est la tristesse de connivence et l’immense souffrance de ces poètes anonymes qui viennent m’ébranler en lisant leurs mots. C’est une nostalgie comprise par peu.

Si vous avez des moments de votre histoire à ajouter à cette carte, n’hésitez pas à le faire. Si vous sentez l’envie de reconnecter avec votre communauté en ces jours tristes d’automne, je vous invite à aller y faire un tour. Et, finalement, si vous n’êtes pas queer vous-mêmes, je vous recommande chaudement une visite de la carte qui, je l’espère, élargira vos horizons.

***

Je vous laisse avec d’autres témoignages dont je voulais vous faire part, mais qui ne rentraient pas dans l’article, pour ceux et celles qui veulent continuer leur lecture.

Révisé par Cléo St-Martin


Références, et pour plus d’informations sur la carte :

Boone, A. et Echenique, M. (2018, 14 février). A crowdsourced map of the queer world. Bloomberg CityLab. https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-02-14/-queering-the-map-visualizes-lgbtq-spaces-worldwide

Jagernauth, K. (2013, 28 mai). ‘Blue is the warmest color’ author Julie Maroh not pleased with graphic sex in film, calls it “porn”. IndieWire. https://www.indiewire.com/2013/05/blue-is-the-warmest-color-author-julie-maroh-not-pleased-with-graphic-sex-in-film-calls-it-porn-97557/

Gallagher, A. (2018, 22 août). Queering the map: An archive of queer space. Archer Magazine. http://archermagazine.com.au/2018/08/queering-the-map/

Kechiche, A. (réalisateur). (2013). La vie d’Adèle [film cinématographique]. Quat’sous Films.

The Audiopedia. (2017, 9 avril). What is counter-mapping? What does counter-mapping mean? Counter-mapping meaning & explanation [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=WYxwBWjkN0c&ab_channel=TheAudiopedia

Townsend, M. (2019, 7 novembre). GLAAD’s ‘Where we are on TV’ report shows TV is telling more LGBTQ stories than ever. GLAAD. https://www.glaad.org/blog/glaads-where-we-are-tv-report-shows-tv-telling-more-lgbtq-stories-ever 

Wolozin, S. (2019, 1er novembre). Co-creating a map of queer experience: An interview with Lucas LaRochelle. Immerse. https://immerse.news/co-creating-a-map-of-queer-experience-bece7a743ca7

(2020, 9 octobre). Queering the map [image en ligne]. Queering the map. https://www.queeringthemap.com/ 


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