L’orgasme féminin : victime des inégalités sexuelles – Par Alexane Dussault et Cléo St-Martin

Dans ce texte, le terme « femme » est utilisé comme terme éventail référant à tous les individus possédant un système reproducteur féminin fonctionnel. Inversement, le terme « homme » représente les individus avec un système reproducteur masculin fonctionnel.

Une importante majorité des hommes hétérosexuels, soit 95 %, atteignent à tout coup l’orgasme lors d’une relation sexuelle. Chez les femmes de la même orientation sexuelle, la proportion baisse à 65 % (Frederick ­et al., 2018). Cette différence est appelée « écart orgasmique ».

Ce n’est plus un mystère pour personne : l’orgasme féminin existe. Pourtant, les représentations que fait la culture populaire des orgasmes mettent majoritairement en valeur la satisfaction des hommes (Compton, 2019). La femme et son plaisir, quant à eux, sont utilisés de façon stéréotypée pour plaire aux désirs masculins. Le bouc émissaire de cette inégalité? Les images médiatiques de sexe, particulièrement dans la pornographie, indique Laurie Mintz, professeure à l’Université de Floride, au média numérique NBC News BETTER (Compton, 2019).

Pornographie, symbole d’inégalités

Un médium qui en dit long sur les clichés féminins encore perpétrés aujourd’hui est la pornographie. Il s’agit du moyen le plus explicite, répandu et accessible de retrouver des orgasmes à l’écran. Le site web Pornhub dénombre d’ailleurs 42 milliards de visites sur sa plateforme en 2019 (Pornhub, 2019).

Parmi les cinquante vidéos les plus vues sur Pornhub, 18,3 % des orgasmes montrés étaient féminins, comparativement à 78 % pour les hommes, révèle une étude publiée en 2018 dans The Journal of Sex Research (Séguin et al., 2017). Ces résultats, mentionne-t-on, pourraient participer à entretenir les croyances et les attentes irréalistes par rapport à l’orgasme féminin. Non seulement celui-ci n’est pas représenté aussi souvent que l’orgasme masculin, mais la pornographie analysée lors de cette étude montre également une prévalence de l’orgasme féminin atteint par pénétration uniquement. D’ailleurs, près d’un tiers des hommes pensent encore que les femmes atteindront l’orgasme seulement par pénétration vaginale (Wade et al., 2005).

« C’est normal qu’une femme ne jouisse pas! »

Vraiment? Attention, il n’est pas question ici de culpabiliser les femmes, ou de considérer une relation hétérosexuelle qui n’aboutit pas à un orgasme féminin comme un échec. Toutefois, il existe bel et bien une inégalité entre les hommes et les femmes au lit. Selon Léa Séguin, doctorante en sexologie à l’Université du Québec à Montréal, le problème réside plutôt dans la normalité attribuée à cette inégalité. Dans un reportage pour Radio-Canada en 2019, elle souligne que de considérer cet écart comme normal empêche de poursuivre la discussion (Tremblay-Levasseur, 2019). En effet, puisque la majorité des gens considère qu’une relation est complétée lorsque l’homme a joui, si la femme, elle, n’y parvient pas, « on l’accepte très facilement », ajoute Léa Séguin (Tremblay-Levasseur, 2019, parag. 4).

(Ir)réalité hollywoodienne

Ce qui pourrait contribuer à entretenir les mythes autour de l’orgasme féminin sont également les scénarios romantiques du grand écran. Dans une analyse de 50 films, la plateforme médicale en ligne Zava fait ressortir des différences frappantes entre la fiction et la réalité. En effet, 30 % des films analysés présentent un couple qui jouit en même temps (Zavamed, 2019). Pourtant, les données mentionnées plus tôt confirment cet écart avec la réalité. « Cette image persiste dans la vraie vie. On a cette idée-là qu’une relation sexuelle, ce n’est que la pénétration », souligne la réalisatrice Lori Malépart-Traversy à Radio-Canada (Tremblay-Levasseur, 2019, parag. 24). Alors que 69 % des couples hétérosexuels pratiquent des comportements sexuels préliminaires, uniquement 27 % des scènes cinématographiques analysées dans la même étude en représentaient (Zavamed, 2019).

Un test a d’ailleurs été créé dans le but d’évaluer la représentation du plaisir féminin dans les œuvres culturelles populaires : le clit-test (https://www.theclittest.com/about). Pour passer ledit test, il faut que l’œuvre mentionne l’existence du clitoris, par les dialogues ou les images, ce qui peut être aussi simple qu’un aperçu d’une tête qui disparaît sensuellement sous les couvertures.

Impératif phallocentrique

Dans une étude réalisée en 2018 (Willis et al.), il a été prouvé que les femmes ayant des relations sexuelles avec d’autres femmes rapportaient davantage d’orgasmes que les femmes ayant des relations sexuelles avec des hommes. Cependant, l’étude a également démontré que cet écart n’était pas réellement lié à l’orientation sexuelle, mais plutôt aux impacts importants de l’impératif phallocentrique sur les relations hétérosexuelles.

Cet impératif encourage la croyance que les rapports vaginaux péniens sont la forme la plus naturelle, et même supérieure, d’un rapport sexuel. En effet, les couples hétérosexuels priorisent souvent la pénétration vaginale et l’orgasme masculin, qu’ils considèrent comme signalant la fin de la relation sexuelle et annonçant la satisfaction des deux partenaires. Il est réaliste d’avancer que cette focalisation est due à la surreprésentation des rapports coïtaux, ainsi qu’à la sous-représentation des préliminaires et des comportements sexuels diversifiés, dans la pornographie. Malgré le fait que la plupart des femmes ne s’autopénètrent pas lors de la masturbation, elles sont portées à croire que la majorité de leurs consœurs le font (Fahs et Frank, 2014), ce qui amplifie le sentiment que leur dépendance à une stimulation clitoridienne est anormale et inadéquate.

Les couples lesbiens, quant à eux, varient dans un éventail de pratiques sexuelles ne comportant pas nécessairement de pénétration et ne se centralisant pas sur l’orgasme masculin. Cette diversité de comportements sexuels constitue la véritable cause de l’écart orgasmique entre les couples hétérosexuels et lesbiens. La croyance androcentrique que l’orgasme féminin est secondaire, voire inférieur, à l’orgasme masculin et que la pénétration est la partie la plus capitale d’un rapport sexuel nuit à la satisfaction des femmes. Effectivement, la grande majorité d’entre elles sont exclusivement clitoridiennes et demeurent incapables d’atteindre l’orgasme uniquement par pénétration, contrairement aux fausses croyances propagées par, entre autres, la pornographie.

En fait, dans les relations hétérosexuelles, la cause la plus commune d’insatisfaction sexuelle liée à une absence d’orgasme féminin est, autant pour la femme que pour l’homme, l’impact négatif de cette absence sur l’égo masculin (Salisbury et Fisher, 2014). Donc, l’inquiétude des femmes face à l’estime de leur partenaire était supérieure à leur déception face à leur insatisfaction sexuelle. Les impératifs phallocratiques sont si profondément ancrés qu’ils détournent même les femmes de leur propre orgasme.

Bref, les femmes qui priorisent d’abord leur plaisir et qui divergent des relations strictement pénétratives sont plus susceptibles d’atteindre l’orgasme en refusant d’adhérer aux scénarios sexuels dictés par l’androcentrisme.

Feinte d’orgasmes, un phénomène banalisé

Fait inquiétant : 67 % des femmes ont déjà simulé un orgasme avec leur partenaire actuel, ce qui représente plus de la majorité de la gent féminine. Plus alarmant encore, parmi le 77 % des femmes ayant déjà feint un orgasme au cours de leur vie, 32 % d’entre elles le font toutes les fois qu’elles ont des relations sexuelles (Harris et al., 2019). Comme mentionné précédemment, l’irréalité des médias télévisés ainsi que l’impératif phallocentrique pourraient jouer un rôle dans ces fortes statistiques. Selon une étude évolutionniste (Lloyd, 2006), lors d’une relation pénienne vaginale, seulement 8 % des femmes atteignent l’orgasme sans autre stimulation, comparativement à la quasi-totalité des hommes. Cette même étude a démontré que, dans l’irréalité des médias télévisés, ce faible pourcentage se transforme en un 100 % pour les femmes, alimentant donc la croyance qu’une femme est anormale si elle est exclusivement clitoridienne, ce qui est irrévocablement faux. Le désir que la femme atteigne l’orgasme à tout prix pour ne pas blesser l’égo masculin, combiné à une focalisation pénétrative plutôt que clitoridienne, constitue pourtant une grande contradiction.

Dans la société d’aujourd’hui, il est commun d’être témoin de commentaires minimisant l’importance de l’orgasme féminin. Il est plus compliqué, moins nécessaire, non essentiel à la « réussite » d’une relation sexuelle. Cette vision réductrice de l’orgasme féminin contribue à une inégalité importante dans la plupart des rapports sexuels hétérosexuels. La popularité de cette croyance va même jusqu’à contaminer la vision des femmes de leur propre plaisir, puisqu’elles finissent par croire qu’il est coutumier de ne pas atteindre l’orgasme. Une relation sexuelle ne devrait pas être unilatérale et la feinte d’orgasmes est un symptôme de ce manque de réciprocité. De plus en plus de femmes croient qu’il est habituel, et même raisonnable, de simuler un orgasme pour ne pas blesser l’estime de leur partenaire. Bien entendu, cette déclaration ne souhaite pas culpabiliser qui que ce soit, mais plutôt faire lumière sur la nature injuste de ce phénomène. L’orgasme féminin n’est pas accessoire à l’orgasme masculin; il est une partie intégrante de la santé sexuelle des femmes.

Dans une société phallocentrique, il serait impensable pour un homme de ne pas jouir lors d’une relation sexuelle, alors que cela est communément banalisé pour les femmes. Pourtant, un orgasme n’est pas supérieur à un autre. Les impératifs coïtaux et de l’orgasme masculin alimentent la dévalorisation de l’orgasme féminin. De plus, la pression de performance à laquelle les hommes ont été conditionnés, combinée à l’infériorisation du plaisir féminin, contribue à augmenter la feinte d’orgasmes, qui est néfaste pour les deux individus qui forment le couple. Une diversification des comportements sexuels, la déconstruction des modèles inexacts véhiculés dans la pornographie et les médias, ainsi qu’une communication saine sans la barrière toxique de l’égo contribueraient à amenuiser la vision réductrice du plaisir des femmes dans les relations sexuelles hétérosexuelles.

Révisé par Mégane Therrien


Références

Compton, J. (2019, 6 avril). The ‘orgasm gap’: Why it exists and what women can do about it. NBC News BETTER. https://www.nbcnews.com/better/lifestyle/orgasm-gap-why-it-exists-what-women-can-do-about-ncna983311

Fahs, B. et Frank, E. (2014). Notes from the back room: Gender, power, and (in)visibility in women’s experiences of masturbation. The Journal of Sex Research, 51(3), 241–252.  https://doi.org/10.1080/00224499.2012.745474

Frederick, D. A., St. John, H. K., Garcia, J. R. et Lloyd, E. A. (2018). Differences in orgasm frequency among gay, lesbian, bisexual, and heterosexual men and women in a U.S. national sample. Archive of Sex Behavior, 47, 273-288. https://doi.org/10.1007/s10508-017-0939-z

Harris, E. A., Hornsey, M. J., Larsen, H. F. et Barlow, F. K. (2019). Beliefs about gender predict faking orgasm in heterosexual women. Archives of Sexual Behavior, 48, 2419-2433. https://doi.org/10.1007/s10508-019-01510-2

Lloyd, E. (2006). The case of the female orgasm: Bias in the science of evolution. Harvard University Press.

Pornhub. (2019, 11 décembre). The 2019 year in review. Pornhub insights.  https://www.pornhub.com/insights/2019-year-in-review

Salisbury, C. M. A. et Fisher, W. A. (2014). “Did you come?” a qualitative exploration of gender differences in beliefs, experiences, and concerns regarding female orgasm occurrence during heterosexual interactions. The Journal of Sex Research, 51(6), 616–631. https://doi.org/10.1080/00224499.2013.838934

Séguin, L. J., Rodrigue, C. et Lavigne, J. (2017). Consuming ecstasy: Representations of male and female orgasm in mainstream pornography. The Journal of Sex Research, 55(3), 348-356.  https://doi.org/10.1080/00224499.2017.1332152

Tremblay-Levasseur, C.-A. (2019, 21 février). L’écart orgasmique, un fossé à combler pour l’égalité au lit. Radio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1154047/ecart-orgasmique-fosse-orgasme-femme-homme-heterosexuel-plaisir-feminin

Wade, L. D., Kremer, E. C. et Brown, J. (2005). The incidental orgasm: The presence of clitoral knowledge and the absence of orgasm for women. Women & Health, 42(1), 117-138. https://doi.org/10.1300/J013v42n01_07

Willis, M., Jozkowski, K. N., Lo, W.-J. et Sanders, S. A. (2018). Are women’s orgasms hindered by phallocentric imperatives?. Archives of Sexual Behavior, 47, 1565-1576. https://doi.org/10.1007/s10508-018-1149-z

Zavamed. (2019). How realistic is sex on screen?. https://www.zavamed.com/uk/sex-on-screen.html


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