L’ère de la crainte de l’inexistant – Par Marie Tougne

Mes petits loups,

À dix ans, on me demandait déjà combien d’enfants je voulais et non si j’en voulais tout simplement. À l’école, on me demandait constamment de me projeter dans l’avenir. Au primaire, je dessinais ma maison familiale future. Au secondaire, je la présentais en espagnol. Au CÉGEP, j’apprenais la place qu’elle occupait dans le microsystème. À l’université, j’apprenais les techniques d’intervention la concernant. Puis, un jour, une remise en question du tout a émergé : voudrais-je véritablement élever des enfants dans ce monde? Le jour où j’ai osé remettre en question ce qui, pendant des siècles, était une évidence, mon ventre s’est retourné et le mal m’a emporté. Comment osais-je?

Si j’ai douté, ce n’était rien contre vous, mes amours. Bien au contraire, c’était pour vous. C’était pour vous éviter tant de choses. C’était pour réfléchir avant d’agir égoïstement et impulsivement. Le monde est particulier et la vie est une métaphore mystérieusement indéchiffrable. Je voulais tant savoir vous l’expliquer. Je voulais tant que vous compreniez le pourquoi du comment. J’ai trop souvent tenté de trouver des réponses à des questions qui ne menaient nulle part, au point de m’égarer. Je voulais vous épargner : ça ne serait autrement pas aimer.

La possibilité m’effraie profondément et ce monde me terrifie, car l’ineptie totale y règne. Les humain.e.s sont devenu.e.s particulier.ère.s et quelque peu moins humain.e.s d’ailleurs. Mes maintes lectures m’ont fait comprendre que leur réalité ne s’améliorerait pas. Je ne voulais pas vous voir naître dans un monde où le test de Turing se réaliserait enfin. Je ne voulais pas vous élever dans un milieu où je devrais vous prévenir. Je ne voulais pas vous voir grandir dans un monde où je vous transposerais ma méfiance en guise de protection. Ma conscience serait-elle réellement apaisée à l’idée de vous voir sortir par la porte le matin? Pourrais-je réellement vous protéger? Mais surtout de quoi? De l’autre? Des autres? De l’inconnu? De l’infinie possibilité? De l’impuissance acquise? De l’incessante tempête affective? De la bêtise humaine? De son manque d’intégrité et de son caractère hypocrite? Avant tout, je ne tolérais pas l’idée d’un jour vous voir confronter l’injustice humaine. Elle est source de frustration, de tristesse, de honte et de culpabilité. L’injustice humaine est quotidienne, parfois visible et d’autres fois dissimulée, mais constamment perceptible. Les choses qui font le plus mal vont toujours directement au cœur et sont souvent très difficilement compréhensibles par le cerveau. Peut-être est-ce pour cela que nous les ressentons si profondément. Elles donnent parfois l’impression que nous mourons, que nous mourons vivant.e.s.  

Je ne voulais pas vous voir jouer le rôle d’un personnage sous les lumières de la scène théâtrale qu’est la vie.  Je ne voulais pas entendre les automatismes du « oui, maman, ça va et toi » et du « je suis fatiguée » dissimulant la tristesse humaine et la volonté d’épargner la discussion. Éviter d’aborder quoi? Ce tout, cette absurdité et contradiction qu’est la vie et ce qu’elle apporte avec elle au quotidien.

Vous savez, vous avez le droit de ressentir ce que vous ressentez. Vous avez le droit d’avoir des journées où pour aucune raison valide, vous sentez que le monde vous écrase. Vous avez le droit de vous réveiller certains matins avec une bonne humeur tellement particulière qu’elle en est même bizarre. Vous avez le droit de rire trop fort et de pleurer sans fin pendant un moment. Toute chose a une fin, les plus belles comme les plus terribles. Certaines choses paraissent parfois éternelles, mais rien ne l’est. Vous avez le droit de tomber en amour avec quelqu’un, mais avant tout avec vous-même. Vous avez le droit de vous exprimer et de dénoncer ce qui vous semble si injuste et contraignant. On en parlera. On apprendra et on découvrira ensemble ce tout. On décortiquera ensemble l’énigme des métaphores de ce monde.

Puis, il y a aussi ce que j’avais à vous donner, soit mes craintes personnelles de ne pas être à la hauteur. C’était au-delà d’une crainte, mais une obsession. Comment prendre soin de quelqu’un d’autre quand on n’a jamais su le faire pour soi? Aimerais-je ce que je n’ai jamais pu aimer en moi? Cela ferait beaucoup de choses, mais j’espérais pouvoir vous les donner. Serais-je capable de vous expliquer l’inexplicable? Serais-je capable de vous guider et de vous laisser découvrir la vie à votre rythme sans vous dire de façon péjorative : « tu n’as encore aucune expérience à la vie » ou encore « tu verras quand tu seras plus grand.e »? Quelle tristesse de grandir, surtout quand on grandit trop vite, trop jeune. Pourtant, mes petits loups, l’expérience diffère pour chacun.e. J’étais craintive à l’idée de vous partager mon pessimisme et de vous exposer à mes remises en question perpétuelles.

Toutefois, j’ai aussi eu cette envie soudaine de tout redécouvrir avec vous, de revivre avec vous l’essentiel de la vie, soit les moments qui passent parfois inaperçus, mais qui sont vécus si intensément. Je voulais vous voir regarder les feuilles d’automne qui virevoltent au son de la danse de la vie. Je voulais vous voir apprendre et vous cultiver quotidiennement. Je voulais entendre vos questionnements et réfléchir à une réponse avec vous. Je voulais apprendre, apprendre constamment. Je voulais entendre vos petits rires qui me feraient oublier la tristesse qui se loge dans le bas de mon ventre. Je voulais rentrer dans le jeu symbolique pour quitter la réalité quelques minutes. Je voulais vous voir aller, foncer et découvrir. Je voulais vous voir jouer et apprendre à connaître les autres. Je voulais voir votre esprit se construire et s’intéresser à la raison des couleurs, à la logique des relations humaines, à la fonction du système, à l’étude de la lumière. Je voulais vous voir aller librement.

Attachez vos ceintures, mes cœurs. Le périple est brusque et montagneux et parfois ridiculement amusant. Certain.e.s disent que le voyage est fascinant et d’autres, inatteignable. J’aime croire qu’ensemble, on saura en décider.

                                    À vous, mes amours, je vous aime,

                                                                                   Celle qui sera peut-être un jour.

Révisé par Noémie Desjardins


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