La dépersonnalisation : ce que j’aurais aimé que l’on me dise – Par Rhita Hamdi

D’aussi loin que je me souvienne, le sentiment de dépersonnalisation m’a toujours accompagnée. C’est une souffrance avec laquelle je composais chaque jour, sans savoir la nommer.

Je n’osais pas en parler, car, non seulement, la parole rendrait ce sentiment réel et tangible, ce que je ne pouvais supporter, mais aussi et surtout, parce que j’avais l’impression que je n’étais pas outillée pour expliquer correctement ce que je ressentais. Il m’arrivait d’explorer l’éventualité d’en parler. Je me voyais demander à mon interlocuteur.trice : « Et en passant, est-ce que parfois tu as l’impression de flotter, que rien n’est réel? » Impossible. On penserait sûrement que j’ai perdu la tête. Cette situation me plongeait dans une lourde impression de solitude.

J’ai retrouvé un texte que j’ai écrit lorsque j’avais 14 ans. Celui-ci essayait justement de décrire ce sentiment de dépersonnalisation, et cela, avant même que je n’apprenne l’existence des diagnostics de dépersonnalisation et de déréalisation. Je l’avais défini, avec ma compréhension de l’époque, comme une impression de confusion constante. Ainsi, j’écrivais des choses telles que « se réveiller chaque matin avec la sensation de flotter », avoir « l’impression de ne pas faire partie de ce monde » ou de se retrouver « sans repères ». À cela s’ajoutaient des extraits comme ceux-ci : « Vous ne savez pas vraiment ce qui se passe autour de vous, vous ne savez pas ce que vous faites, ni comment vous vous êtes retrouvé.e.s où vous êtes », « coincé.e dans cette bulle de confusion tout.e seul.e et vous ne savez même pas si vous êtes le seul ou la seule à vous sentir comme cela, ou même si c’est normal.». « Ce sentiment de confusion vous prend parfois si fort que vous souhaitez mourir ».

Avec mes connaissances d’aujourd’hui, je vais essayer d’expliquer clairement à la personne que j’étais à 14 ans ce que c’est que la dépersonnalisation. Je vais lui dire ce que j’avais tant besoin d’entendre.

Rhita,

Je voudrais d’abord te dire que ce que tu ressens est normal, tu n’as pas perdu la tête. Tu ressens une sorte de brouillard constant, une sensation de flottement, comme si ta vie ne t’appartenait pas. Tu observes tes sentiments, tes actions, mais comme une spectatrice au théâtre ou au cinéma : de loin, comme si cela ne te concernait pas vraiment, comme si ce qui se produisait dans ta vie arrivait à une autre personne.

Ce sentiment vif et tranchant qui te prend de court à n’importe quel moment, hors de ta volonté et sans te prévenir. Par exemple, ton amie te raconte sa fin de semaine, et voilà que mentalement, tu es partie. Tu essaies de te concentrer sur son récit et de lui répondre, mais tout semble fait de papier, tout sonne faux : ta voix, tout comme tes intonations. « Bon dieu, cette voix qui résonne m’appartient-elle réellement? » Ou lorsque tu regardes trop tes mains, tout d’un coup, tu es hors de ton corps et tu te regardes de l’extérieur. Comment tout ça… tout ce qui nous entoure… comment est-ce possible? Tout est si étrange, tout perd de sa familiarité, même ton reflet dans le miroir. Qui est cette personne? Pourquoi tout est si… bizarre?

Et bien, tout ça, même si cela peut te paraître incongru, c’est ton cerveau qui essaie de te protéger.

Quand quelqu’un te fait du mal, t’insulte ou t’humilie, et que cela te cause de la douleur, tout ce que tu arrives à faire c’est de t’isoler et de te répéter en boucle « ce n’est pas réel, rien n’est réel ». Si rien n’est réel, alors plus rien ne peut te faire de mal. Tu es protégée. Pas vrai?

Tu as vécu des choses difficiles, des choses traumatisantes. Tu as assisté à des évènements qui ont provoqué des émotions trop fortes, trop intenses et un stress trop sévère que ton jeune âge n’a su gérer. N’en veux pas à ton cerveau. La meilleure solution qu’il a trouvée, c’est de se détacher des événements et de te couper de tes sentiments. Autant, sur le coup, c’était peut-être une stratégie adaptée, mais sur le long terme, c’est devenu une souffrance. Maintenant tu te sens comme ça sans raison, spontanément, et ce, sur de longues périodes continues. Tu es devenue spectatrice de ta propre vie, sans comprendre pourquoi, et tu en souffres. Tu te demandes si toute ta vie tu te sentiras comme ça. À quoi cela sert-il de mener une vie dont on est détaché.e? Vais-je rater les meilleurs moments de ma vie à cause de ça? Ne les vivre qu’à moitié? Des voyages, des célébrations, mon propre mariage? Suis-je condamnée à vivre ma vie de l’extérieur? Suis-je condamnée à vivre la vie d’une autre?

Non.

Ce qui t’a aidée, c’est d’abord de comprendre ce que tu ressentais. En faisait quelques recherches, tu as su mettre des mots sur ce que tu ressentais : « dépersonnalisation/déréalisation ». Tu as alors compris que tu n’étais pas seule, ce qui t’a déjà fait beaucoup de bien. Tu as aussi compris la cause de cette sensation, de ce mécanisme de défense. En comprenant et en faisant des liens avec ton passé, cela t’a enlevé un poids des épaules et cela t’a permis de mieux vivre avec, de passer à autre chose. Bien sûr, encore aujourd’hui, tu te sens parfois détachée, hors de ce monde, mais tu as appris à composer avec : tu évites les drogues, tu t’occupes en faisant plein d’activités qui t’empêchent de trop te concentrer sur ce sentiment d’irréalité et d’étrangeté, et puis, tu as cherché une aide professionnelle qui t’aide à traiter les événements qui ont causé en premier lieu cet état de dépersonnalisation/déréalisation.

Ce n’est pas facile, mais c’est possible. Et j’ai confiance en toi. Tu as plus de pouvoir entre tes mains que ce que tu ne penses. Tu n’es plus cette petite fille impuissante et spectatrice du mal qui se produit devant elle. Tu as des ressources à présent, et il ne te reste plus qu’à les utiliser.

Et surtout, tu n’es pas seule. Jamais.

Révisé par Eddy Fortier


Référence

Cdd20. (2019, 19 mars). [image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/fr/illustrations/fantasmes-points-d-interrogation-4065829/


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