Identités coloniales – Par Saïd Kabli

Si nous devions expliquer l’état géopolitique et culturel actuel de notre monde, il serait difficile de ne pas mentionner le rôle majeur qu’a joué la colonisation dans l’histoire politique, sociale et culturelle de l’humanité. Durant le 16e et le 18e siècle, divers États européens s’adonnèrent à l’exploration, à la conquête et à l’exploitation de peuples et de territoires éloignés, d’abord en Amérique d’abord, puis en Afrique et en Asie (Pervillé, 1975). Ces conquêtes, qui s’accompagnèrent bien souvent de massacres, de génocides et d’asservissement, permirent à l’Occident d’assoir une domination hégémonique sur le reste du monde (voir la carte ci-dessous). Bien que, précédemment, d’importantes entreprises impérialistes aient eu lieu, par exemple lorsque les légions romaines dominaient le pourtour méditerranéen, lorsque les cavalier.ière.s arabo-musulman.e.s déferlaient sur le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord ou encore lorsque l’Empire mongol s’étendait de la Volga jusqu’à la mer Jaune, rien dans l’histoire humaine n’est comparable à l’ampleur de la colonisation qu’entreprirent les États européens sur les peuples des Amériques, d’Asie et d’Afrique (Pervillé, 1975). En effet, les colonialistes ne se limitèrent pas à la conquête d’un territoire étranger et à l’assujettissement de ses habitant.e.s, ielles créèrent aussi tout un système idéologique pour justifier et pour légitimer leurs actions. Cette doctrine colonialiste servait également à orienter et à justifier le rapport de domination et d’exploitation qui existait entre les colonisateur.trice.s et les colonisé.e.s (Pervillé, 1975). En plus de guider l’organisation sociale dans les colonies, le colonialisme a aussi eu un impact sur la façon dont les individus perçoivent leurs identités, produisant certains effets qui peuvent relever de la psychopathologie chez les colonisé.e.s. C’est de cela que traite la majeure partie du travail de Frantz Fanon, penseur et psychiatre de nationalité française, puis algérienne, qui fut un acteur important des indépendances africaines (Canonne, 2012).

(Possessions coloniales en 1914, 2013)

Frantz Fanon est né le 20 juillet 1925 à Fort-de-France en Martinique, une possession coloniale française dans les Caraïbes. Il est issu d’une famille métissée nombreuse. En 1943, alors âgé de 18 ans, il se joint aux forces de l’Armée française de la Libération pour libérer la métropole de l’occupation nazie dont la France est alors victime. Là-bas, il vivra rejet et humiliation, simplement à cause de la couleur foncée de sa peau. Une fois la guerre terminée, sa condition de vétéran lui permet d’obtenir une bourse qu’il utilisera pour faire de brillantes études en médecine pour finalement devenir psychiatre. En 1953, on lui attribuera un poste à Alger, en Algérie française, alors qu’une violente guerre d’indépendance y fait rage. Il travaille principalement avec des patient.e.s indigènes, dont les maux sont la plupart du temps attribuables à la condition d’asservissement à laquelle est sujette leur nation (Cannone, 2012). En parlant de l’Algérie, il dit : « Exploitation, torture, razzias, racisme se relaient à des niveaux différents pour littéralement faire de l’autochtone un objet inerte entre les mains de la nation occupante » (Atelier Virgul 1.0, 2019, 13 minutes 59 secondes). Il se rend compte que les traitements psychologiques ne suffisent pas, car la détresse des Algérien.ne.s trouve son origine, avant tout, dans le fait que l’oppression coloniale ait des répercussions sur la psyché de ceux et celles qui la subissent. En 1954, il renonce à sa citoyenneté française et s’engage auprès de la cause algérienne. Il s’exilera à Tunis, où il multiplie les conférences, essais et travaux portant, avant tout, sur l’analyse du système colonial et les conséquences psychologiques de la colonisation à la fois sur les colon.nes et les colonisé.e.s (Cannone, 2012). En 1961, il publie son grand chef-d’œuvre, Les Damnés de la terre, un essai où il analyse le processus de décolonisation sous les angles sociologique, philosophique et psychiatrique et qui se conclut par un puissant appel à faire usage de la violence et de l’insurrection armée pour libérer les nations africaines (Cannone, 2012). Cette même année, il meurt de la leucémie, soit un an avant l’indépendance de l’Algérie, pour laquelle il avait tant œuvré. Son corps sera inhumé en Algérie où il aura droit à des funérailles nationales (Cannone, 2012). Nombreuses sont les rues et écoles à porter son nom dans le pays qu’il a participé à libérer. Longtemps oubliés et censurés en Europe, ses travaux eurent toutefois une influence considérable auprès de bon nombre de penseur.e.s, militant.e.s et d’artistes anticolonialistes. Son œuvre fut fondatrice dans le développement des études postcoloniales (Cannone, 2012).

(Frantz Fanon, s. d.)

De son expérience de Noir minoritaire au sein de la société française et de ses observations en Algérie, Fanon rédige en 1952 Peau noire, masques blancs, un essai qui analyse ce qu’impliquent les identités de « colonisateur.trice » et de « colonisé.e » ainsi que les conséquences psychologiques qui découlent de la relation entre ces deux groupes (Fanon, 1952). Il commence par démontrer que le système colonial produit ce qu’il appelle du « racisme colonial ». Cette idéologie, découlant du colonialisme, présuppose la division de l’humanité en différentes « races » dont certaines sont inférieures aux autres (Fanon, 1952). Le racisme colonial postule que les colonisé.e.s sont inférieur.e.s aux niveaux biologique, culturel et civilisationnel en raison d’une appartenance à une « race » non blanche (Fanon, 1952). Ce racisme est quelque chose qui imprégna la vision qu’ont les colon.ne.s sur les colonisé.e.s dans de multiples domaines. Lors d’une de ses conférences, il dit : « Le racisme vulgaire, primitif, simpliste prétendait trouver dans le biologique la base matérielle de la doctrine : forme comparée du crâne, dimension des vertèbres, etc. Cela veut dire que le Noir d’Afrique, normalement est un désintégré physiologiquement » (Atelier Virgul 1.0, 2019, 3 minutes 53 secondes). Ces conceptions médicales racialistes sont aussi présentes dans la psychiatrie (Fanon, 1952). Le fondateur de L’École psychiatrique d’Alger, Antoine Porot écrivait à propos du peuple algérien : « Hâbleur, menteur, voleur et fainéant, le Nord-Africain musulman se définit comme un débile hystérique, sujet, de surcroît, à des impulsions homicides imprévisibles » (Porot, 1918, p. 378). En parlant du racisme colonial, Fanon n’oubliait pas de mentionner le fait que la division en « race » de l’humanité était une division arbitraire, une construction artificielle qui est produite par le colonialisme et non par une hiérarchie qui se trouve à l’état naturel chez les êtres humains (Fanon, 1952). Les identités raciales sont inhéremment des construits sociaux. Il écrit « Le n**** n’existe pas, pas plus que l’homme blanc » (Fanon, 1952, p. 53).

De plus, Frantz Fanon, en décrivant les rouages du racisme colonial, mentionne un phénomène crucial dans la construction identitaire des colonisé.e.s : celle de l’assimilation culturelle. Ce processus a lieu lorsque la culture indigène des peuples colonisés se voit remplacée par la culture de la puissance colonisatrice (Fanon, 1952). Ce processus affecte beaucoup les colonisé.e.s, tant sur un plan collectif qu’individuel. En effet, la culture coloniale empêche l’individu colonisé de développer une identité indépendante, ce qui affecte négativement par la suite son développement psychologique (Fanon, 1952). La construction identitaire des sujets coloniaux est forcément dépendante de l’environnement colonial dans lequel ils évoluent.

Ensuite, puisque la culture populaire occidentale est imprégnée de racisme, où les Blanc.he.s sont perçu.e.s comme étant supérieur.e.s aux Noir.e.s, les colonisé.e.s apprennent à internaliser cette conception raciste du monde et à se voir comme étant elleux-mêmes inférieur.e.s. Fanon, en reprenant un concept marxiste, n’hésite pas à dire que les colonisé.e.s sont victimes d’aliénation (Fanon, 1952). À l’image du capitalisme qui rend le ou la travailleur.euse étranger.ère au produit de son travail, le colonialisme fait adopter aux colonisé.e.s un regard sur elleux-mêmes qui leur est étranger, un regard teinté de racisme (Fanon, 1952). Cela a d’énormes impacts psychopathologiques sur la santé mentale des personnes racisées, celles-ci apprennent dès leur plus jeune âge à se voir comme étant des êtres inférieurs en raison de la couleur de leur peau (Fanon, 1952) Il en découle chez elles un désir de s’assimiler, de « devenir blanc.he », puisqu’être blanc.he, c’est appartenir à l’humanité et ne pas l’être équivaut à être des sous-êtres humains. Ainsi, le ou la colonisé.e va tout faire pour se faire accepter par la nouvelle société coloniale (Fanon, 1952). Néanmoins, ces efforts pour nier son identité autochtone, pour s’assimiler à la culture blanche ne pourront pas aider l’indigène à se faire reconnaître par la puissance colonisatrice (Fanon, 1952). Son appartenance à une autre « race », sa différence de couleur de peau fera en sorte qu’il sera impossible pour les colonisateur.rice.s de le ou la voir comme un.e égal.e. Cela engendre énormément de détresse psychologique chez les colonisé.e.s, puisqu’ielles sont pris.e.s dans un dilemme insoluble. Ielles sont à la fois incapables d’accepter leurs identités autochtones et incapables d’être perçu.e.s comme égales et égaux aux des personnes blanches dans les cultures occidentales (Fanon, 1952). Ainsi, la colonisation entraîne une dépersonnalisation qui fait des personnes colonisées, des êtres infantilisés, opprimés, rejetés, déshumanisés, acculturés, aliénés et prêts à être pris en charge par l’autorité colonisatrice (Fanon, 1952). 

Pour démontrer tout cela, Fanon n’hésitait pas à parler de lui-même, de son expérience et du rejet qu’il a subi en France, malgré le fait qu’il ait reçu une éducation occidentale (Cannone, 2012). On pourrait aussi reprendre l’exemple de Jean-Bedel Bokassa, un homme d’État centrafricain dont l’histoire personnelle peut servir d’étude de cas pour y appliquer les théories de Fanon. Bokassa est né en Oubangui-Chari en 1921, territoire encore sous tutelle française à l’époque (NewAfrica, 2020). Très jeune, il voit ses parents mourir de la main d’officiers militaires français (NewAfrica, 2020). Cette expérience va particulièrement l’affecter et fait naître en lui un profond sentiment d’infériorité par rapport à la France (NewAfrica, 2020). C’est ce même sentiment qui va le pousser à rejoindre les troupes coloniales françaises où il montera rapidement les échelons dans la hiérarchie militaire, lui permettant ainsi d’orchestrer un coup d’État après l’indépendance du pays, faisant de lui le second président de la République centrafricaine, en 1966 (NewAfrica, 2020). Il règne sur la Centrafrique avec une poigne de fer pendant dix ans, avant de se faire couronner « Empereur de Centrafrique » en 1976 sous le nom de Bokassa 1er (NewAfrica, 2020). Pour son couronnement, il n’hésite pas à dépenser100 millions de francs, soit un quart du budget annuel du pays (NewAfrica, 2020). La cérémonie est fastueuse et Bokassa va tout faire pour répliquer le couronnement de Napoléon 1er en portant le même accoutrement, en utilisant les mêmes rituels et symboles de l’impérialisme français, tout en annonçant sa reconversion au catholicisme (NewAfrica, 2020). Ce couronnement est perçu comme une entreprise ridicule par la communauté internationale et par une bonne partie du public centrafricain. Effectivement, il était absurde de la part de Bokassa d’autant dépenser pour un tel couronnement, alors que son pays manquait cruellement d’infrastructures essentielles à son développement (NewAfrica, 2020). On pourrait inférer quelles furent les raisons qui poussèrent Bokassa à entreprendre une action aussi extravagante et qui relève de la mégalomanie : son traumatisme d’enfance et la mort de ses parents semblent avoir créé en lui un profond complexe d’infériorité par rapport à l’impérialisme français qui s’est manifesté par l’obsession qu’il avait pour Napoléon Bonaparte (NewAfrica, 2020). Selon moi, il est très probable que son complexe d’infériorité l’ait poussé à chercher à légitimer sa position de chef d’État africain en reprenant les codes et les symboles des puissances coloniales européennes, aboutissant ainsi à son couronnement en tant qu’Empereur de Centrafrique.

(Guillaud, 1977)

Finalement, bien qu’aujourd’hui on considère la colonisation comme étant un fait du passé, il n’en reste pas moins que la décolonisation des années soixante n’a eu lieu qu’il n’y a que six décennies, cela étant relativement court dans la grande Histoire de l’humanité. Les sociétés occidentales ont beaucoup évolué et, à l’heure actuelle, le travail de Franz Fanon ne permet plus réellement de décrire, avec fidélité, la réalité contemporaine. Néanmoins, son travail reste toujours pertinent aujourd’hui et son approche psychologique de la colonisation pourrait s’avérer fortement intéressante pour analyser nos sociétés occidentales qui se trouvent à être de plus en plus en contact, à travers les mouvements migratoires, avec des individus issus de pays anciennement colonisés.

Alors qu’un certain premier ministre s’obstine à nier l’existence du racisme systémique dans sa province, il serait peut-être temps de se confronter aux vestiges qu’a laissés la colonisation sur notre culture commune en entamant une réelle conversation sur le racisme et les rapports de domination qui existent entre les différents groupes ethniques qui interagissent ensemble dans notre société.


Références

Atelier Virgul 1.0. (2018, 24 juin). Frantz Fanon, racisme et culture – congrès des écrivains et artistes noirs, 1956 [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=-vgyCc3HmQI

Cannone, J. (2012, janvier). Frantz Fanon : contre le colonialisme. Sciences Humaines, (233). https://www.scienceshumaines.com/frantz-fanon-contre-le-colonialisme_fr_28199.html

Fanon, F. (1952). Peaux noires, masques blancs. Éditions du Seuil.

Guillaud, P. (1977, 4 décembre). L’empereur centrafricain Jean-Bedel Bokassa lors de son autoproclamation, à Bangui, le 4 décembre 1977 [image en ligne]. RFI. https://www.rfi.fr/fr/afrique/20190920-reportage-bangui-40-ans-apres-chute-heritage-bokassa

NewAfrica. (2020, 3 mars). The craziest dictator you’ve never heard of | Jean-Bédel Bokassa [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=CoY1a-U5HjM&t=539s

Pervillé, G. (1975). Qu’est-ce que la colonisation ? Revue d’histoire moderne & contemporaine, 22(3), 321-368. https://doi.org/10.3406/rhmc.1975.2323

Porot, A. (1918). Notes de psychiatrie musulmane. Annales medico-psychologiques, 74, 377-384.

(2013, novembre; décembre). Possessions coloniales en 1914 [image en ligne]. Sciences Humaines. https://www.scienceshumaines.com/un-monde-colonise_fr_31458.html

(s. d.). Frantz Fanon [image en ligne]. AZMartinique. https://azmartinique.com/en/all-to-know/celebrities/frantz-fanon (s. d.). Le phénomène colonial – 1890-1945 [image en ligne]. Clio-Prépas. https://clio-prepas.clionautes.org/le-phenomene-colonial-1890-1945.html


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