Le cerveau social, les préjugés et les stéréotypes – Par Clara El Khantour

Le cerveau humain. À la fois notre meilleur allié et notre plus grand mystère. Il nous mène à penser et à agir, consciemment ou non. À la fois un outil fascinant et mystérieux, notre cerveau est à l’origine de nos comportements sociaux. Les stéréotypes et les préjugés font partie des attitudes de l’être humain qui sont générées par notre cerveau. La recherche en neuroscience sociale a permis de mettre en évidence l’activation de certaines régions cérébrales lors de la réalisation des stéréotypes et des préjugés. Ces derniers, bien que semblables sur certains aspects, se distinguent au niveau de leurs activations cérébrales. Ces deux comportements, étant associés à des émotions, à la fois positives et négatives, ont incité les chercheurs et chercheuses à se pencher sur l’étude de certaines zones du circuit de la motivation et des émotions. Sur ce, je vous emmène en voyage dans notre cerveau, afin de découvrir comment les préjugés et les stéréotypes sont régis par cette fabuleuse machine qu’est le cerveau. Je vous invite également à vous référer à la Figure 1, à la fin de l’article, afin de vous aider à mieux vous situer dans notre cerveau.

À travers sa revue de littérature, Amodio (2014) regroupe les régions cérébrales impliquées dans la formation de préjugés. L’une des figures incontournables de l’étude du cerveau émotionnel est l’amygdale. Petite zone sous-corticale, c’est-à-dire au cœur de notre cerveau, cette région a maintes fois été associée à la peur (Davis, 1992). Elle a également été associée à la formation des préjugés et, plus précisément, elle semble être impliquée dans les préjugés implicites, c’est-à-dire les préjugés dont nous ne sommes pas conscient.e.s. Aussi, son activation en présence de stimuli sociaux, comme la couleur de peau, est associée, dans certains cas, à une réponse de peur (Kubota et al., 2012). L’insula joue également un rôle dans les préjugés (Amodio, 2014). Cette région est généralement associée au dégoût (Craig, 2002), mais, dans un contexte social, elle est impliquée dans des émotions subjectives comme l’empathie (Singer et al., 2004). On retrouve aussi le striatum, une région sous-corticale capable de moduler la réponse d’approche, c’est-à-dire la facilité avec laquelle nous nous dirigeons vers quelqu’un (Amodio, 2014). Le préjugé nous amène parfois à manquer d’empathie, voire même à déshumaniser les autres. L’ensemble de ces pensées négatives, conscientes ou non, sont régies par le cortex préfrontal médian, région située à l’avant de notre cerveau (Amodio, 2014). Cette baisse d’empathie à l’égard des personnes qui ne font pas partie de notre groupe d’appartenance semble être liée à l’activation du cortex orbito-frontal, qui guide nos jugements affectifs (Amodio, 2014).

Concernant les stéréotypes, d’autres régions cérébrales sont stimulées. Toujours dans la revue de littérature rédigée par Amodio (2014), quatre régions ont été recensées comme contribuant à la formation et au maintien des stéréotypes. Il s’agit du cortex préfrontal médian et le gyrus frontal inférieur, deux régions situées à l’avant de notre cerveau, ainsi que le lobe temporal antérieur et le lobe temporal latéral, tous deux situés sur les côtés de notre cerveau (Amodio, 2014). Lorsque nous rencontrons une personne pour la première fois, nous formons une impression de cette personne. Cette formation d’impression est possible grâce à l’activation de notre cortex préfrontal médian (Frith et Frith, 1999). Ensuite, lors de l’activation du stéréotype, le gyrus frontal inférieur gauche s’active (Amodio, 2014). Située juste en dessous du cortex préfrontal médian, cette zone est associée aux connaissances sociales, c’est-à-dire à l’ensemble des connaissances du monde et de la société apprises depuis notre enfance. Ces connaissances sociales vont nous permettre de soutenir les actions qui sont guidées par les stéréotypes (Amodio, 2014; Thompson-Schill, 2003). Ces connaissances sont donc reliées à la mémoire sémantique, c’est-à-dire l’ensemble des savoirs que nous avons acquis, qui est gouvernée par le lobe temporal antérieur (Martin, 2007).

Finalement, l’être humain n’est pas qu’un simple esclave des activations cérébrales. Certaines régions de notre cerveau nous permettent de contrôler nos comportements, tout particulièrement ceux lors de la réalisation de préjugés et de stéréotypes. En effet, nous sommes capables de sélectionner certaines réponses grâce à notre cortex préfrontal dorso-latéral (Amodio, 2014). Dans cette même région, on retrouve le cortex préfrontal médian qui nous permet de produire et de réguler des réponses sociales complexes en fonction des nombreux indices sociaux présents dans l’environnement (Amodio, 2014). Nous sommes aussi capables d’inhiber nos comportements, notamment lorsque nous voulons nous plier aux normes sociales, grâce à l’activation du gyrus frontal inférieur droit (Aron et al., 2003). Finalement, le cortex cingulaire antérieur (région sous-corticale du cerveau) est impliqué dans les processus de conflits, nous motivant ainsi à réduire l’expression des biais comportementaux associés aux préjugés (Amodio, 2014).

Pour conclure, il est intéressant de constater que toutes les régions énumérées dans cet article ne sont pas uniques aux cognitions sociales, mais qu’elles sont également impliquées dans les fonctions cognitives (comme la mémoire, l’attention ou la capacité à prendre une décision), les émotions et bien d’autres encore. Il existe évidemment des interactions complexes entre ces régions cérébrales. Les activations neuronales, dans un contexte social, sont ainsi associées aux comportements d’évitement, de haine ou encore de jugement à l’égard de personnes appartenant à un groupe différent du nôtre, provoquant alors les préjugés et les stéréotypes, qu’ils soient conscients ou non. Cette aventure, n’est qu’un bref aperçu de notre cerveau social, et la recherche en neuroscience sociale ne cesse de faire des progrès, notamment grâce à l’utilisation des nouveaux outils d’imagerie cérébrale, tels que l’IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle) ou l’EEG (électroencéphalogramme) afin de voir l’activité cérébrale lors d’interactions sociales.

Figure 1 : anatomie et régions du cerveau humain

(Koulikoff, s. d.)

Révisé par Natasha Nasseri


Références

Amodio, D. M. (2014). The neuroscience of prejudice and stereotyping. Nature Reviews Neuroscience, 15, 670-682. https://doi.org/10.1038/nrn3800 

Aron, A. R., Fletcher, P. C., Bullmore, E. T., Sahakian, B. J. et Robbins, T. W. (2003). Stop-signal inhibition disrupted by damage to right inferior frontal gyrus in humans. Nature neuroscience, 6(2), 115-116. https://doi.org/10.1038/nn1003

Craig, A. D. (2002). How do you feel? Interoception: The sense of the physiological condition of the body. Nature Reviews Neuroscience, 3 655-666. https://doi.org/10.1038/nrn894

Davis, M. (1992). The role of the amygdala in fear and anxiety. Annual Review Neuroscience, 15, 353-375. https://doi.org/10.1146/annurev.ne.15.030192.002033

Frith, C. D. et Frith, U. (1999). Interacting minds–A biological basis. Science, 286(5445), 1692-1695. https://doi.org/10.1126/science.286.5445.1692

geralt. (2019, 7 août). [Cerveau et intelligence artificielle] [image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/fr/illustrations/intelligence-artificielle-cerveau-4389372/

Koulikoff, F. (s. d.). Zones du cerveau impliquées dans la mémoire : face latérale (à gauche) et   face interne (à droite) de l’hémisphère cérébral droit [image en ligne]. Open Edition Journals. https://journals.openedition.org/lettre-cdf/4544

Kubota, J. T., Banaji, M. R. et Phelps, E. A. (2012). The neuroscience of race. Nature Neuroscience, 15, 940–948. https://dx.doi.org/10.1038%2Fnn.3136

Martin, A. (2007). The representation of object concepts in the brain. Annual Review of Psychology, 58, 25-45. https://doi.org/10.1146/annurev.psych.57.102904.190143

Singer, T., Seymour, B., O’Doherty, J., Kaube, H., Dolan, R. J. et Frith, C. D. (2004). Empathy for pain involves the affective but not sensory components of pain. Science, 303(5661), 1157-1162. https://doi.org/10.1126/science.1093535

Thompson-Schill, S. L. (2003). Neuroimaging studies of semantic memory: Inferring “how” from “where”. Neuropsychologia, 41(3), 280-292. https://doi.org/10.1016/S0028-3932(02)00161-6


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