Pourquoi l’être humain discrimine – Par Léandre Sabourin

Durant l’année 2020, dû au confinement et à la force des choses, notre consommation de contenu numérique a bondi en flèche. Nous avons assisté à travers les réseaux sociaux et des manifestations au retour de mouvements sociaux tel que Black Lives Matter et #moiaussi (ou #balancetonporc pour nos voisin.e.s de France). Plus que jamais, les gens ont à cœur l’égalité des droits des hommes et des femmes. Malheureusement, malgré notre bonne volonté et un niveau de conscientisation remarquablement plus élevé qu’à n’importe quel autre moment dans l’histoire de l’humanité, la société moderne transporte avec elle les erreurs de son passé; la discrimination raciale et les inégalités entre les genres en sont des preuves tangibles. Il peut être intéressant de faire une analyse selon des points de vue psychologique, neurologique et anthropologique pour comprendre les motivations poussant l’être humain à discriminer.

Que nous le voulions ou non, notre cerveau fait constamment de la discrimination de façon consciente ou inconsciente. Nous catégorisons ainsi les gens autour de nous, ce qui nous permet de différencier, par exemple, un.e chauffeur.euse d’autobus d’un.e passager.ère ou un.e physicien.ne d’un.e réceptionniste (Mlodinow, 2012). Une entrevue sur la discrimination et les préjugés (Bourhis, 2013, cité dans Bourhis, R. et Tisserant, 2013, 1 minute 52 secondes) nous indique que La catégorisation nous aide à « découper et [à] classifier notre environnement physique et social » et à « mieux répartir notre temps et nos efforts [cognitifs] ». La neuroscience nous explique que c’est le cortex préfontal ventromédian (CPVM) qui en est à l’origine. Cette région, qui joue un rôle dès notre plus jeune âge dans la formulation d’une réponse émotionnelle et dans la prise de décision (Hampton et al., 2013), est en partie influencée par ces processus inconscients de catégorisation (Mlodinow, 2012). Une étude réalisée par Elizabeth Milne et Jordan Grafman en 2001 a démontré que des patient.e.s ayant une lésion au CPVM associaient beaucoup moins de stéréotypes genrés aux hommes et aux femmes que les gens sans lésions. Cela serait dû au fait que ces lésions conduisent à une incapacité chez les patient.e.s de réagir de manière appropriée à leur environnement et aux conventions sociales, les poussant à émettre des réponses qui ne sont pas influencées par les normes sociétales.

Si on jette un œil à la psychologie évolutionniste, cela prend tout son sens. En effet, en regardant l’histoire de l’humanité, l’homo sapiens a eu à favoriser les intérêts de son endogroupe (le groupe auquel il appartient) plutôt que les exogroupes (les autres groupes). Se conformer aux normes de son groupe est avantageux d’un point de vue évolutif. Cette logique du « nous contre eux et elles » a permis aux êtres humains de mieux s’entendre entre eux afin de se coordonner pour être en mesure de chasser le gros gibier et de se hisser en haut de la chaîne alimentaire (Harari, 2015, p. 14). Cette logique a notamment permis à nos ancêtres homos sapiens originaires d’Afrique d’exterminer l’Homme de Néandertal il y a 30 000 ans, bien que celui-ci avait un plus gros cerveau, était plus grand, plus fort et mieux adapté aux conditions climatiques du Nord de l’Europe (Harari, 2015, p. 22). Notre capacité à nous rassembler en un groupe et à coopérer efficacement avec les individus qui nous ressemblent est une des théories scientifiques qui explique comment l’homo sapiens a réussi à coloniser le monde entier et à s’imposer parmi toutes les autres espèces humaines (Le blob, l’extra-média, 2019).

Tout cela est bien beau, mais quel est le lien avec le contexte actuel ? Il va de soi que de nos jours, nous n’avons pas intérêt à coloniser les autres pays ou à nous imposer dans la chaîne alimentaire. Néanmoins, bien que nous ayons évolué culturellement, nous sommes sensiblement les mêmes biologiquement et psychologiquement. Cette disparité entre notre biologie et notre culture est la source de bien des problèmes dans notre société actuelle, comme l’obésité et le stress. Nos modes de vie modernes ont évolué beaucoup trop vite et n’ont pas laissé le temps à notre espèce et à notre corps de s’adapter (de Garine, 1990). Ainsi, comme nos ancêtres, nous avons toujours une tendance à nous associer à des groupes qui nous ressemblent; les fans des Canadiens de Montréal, les partisan.ne.s du Parti libéral ou le club de lecture de l’université représentent en quelque sorte les tribus d’homo sapiens modernes. Nous concentrons nos efforts pour faire survivre notre groupe et nous assurer que ses membres se portent bien afin que celui-ci prospère, mais nous négligeons de comprendre les autres groupes. Je ne dis pas que de faire partie d’un groupe est une mauvaise chose; au contraire, il est extrêmement bénéfique de s’identifier à un groupe pour le développement de notre personnalité et pour la construction de l’individu (Pachès, 2007). Néanmoins, le groupe peut toutefois se radicaliser et montrer de la haine envers les autres s’il s’est créé à cause d’une insécurité partagée par ses membres, d’un.e leader charismatique ayant des intentions haineuses envers une minorité, d’une insatisfaction en réponse à une loi ou à une réalité vécue par les membres dudit groupe (Caouette et al., 2018).

Cet article ne servirait à rien si le lectorat n’en tirait pas des leçons importantes. Ainsi je pose la question suivante : que faut-il conclure de tout cela en tant qu’individu ? Déjà, comprendre que l’être humain a une tendance naturelle à discriminer est un premier pas pour éviter de trop se culpabiliser. J’inviterais ensuite chacun et chacune d’entre vous à faire un travail d’introspection et à vous analyser lorsque vous utilisez des stéréotypes ou, tout simplement, lorsque vous assumez quelque chose à propos d’un autre groupe. Tentez-vous vraiment de comprendre la réalité de l’autre personne ou bien votre cerveau est-il en train de combler un manque d’information avec ce qui lui vient le plus rapidement ? Parfois, il est très difficile de se rendre compte que nous discriminons et encore plus de l’admettre. Néanmoins, il est possible, selon moi, de renverser cette tendance en s’éduquant sur le sujet et en acceptant que les autres sont différent.e.s de soi et qu’iels possèdent des opinions, une vision du monde et des valeurs différentes des nôtres. Sur une note plus personnelle, je pense qu’il est fondamental que chacun et chacune comprennent qu’à la fin de la journée, que l’on soit noir.e, blanc.che, non-binaire, féministe, croyant.e ou athée, nous sommes toustes des êtres humains et nous cherchons toustes à recevoir de l’amour et de l’acceptation inconditionnelle. Nous devons étendre ces principes aux autres si nous voulons vraiment un monde meilleur.

Révisé par Thierry Jean


Références

Bourhis, R. et Tisserant, P. (2013, 16 avril). Psychologie des discriminations, préjugés et stéréotypes [vidéo]. Université de Lorraine; Université Ouverte des Humanités. http://psychologie-sociale.com/index.php/fr/videos/discrimination-stereotypes-et-prejuges/403-psychologie-des-discriminations-prejuges-et-stereotypes

Caouette, J., Dandeneau, S., Taylor, D. M. et Bélanger, J. (2018). La science de la radicalisation et de la déradicalisation : une synthèse des connaissances permettant de détecter, prévenir et d’intervenir sur la base des données probantes. Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). http://www.frqsc.gouv.qc.ca/documents/11326/448958/radicalisation_rapport_J.Caouette.pdf/71bd5fb1-ecea-4e6a-9c41-9c5aaf6e618d

de Garine, I. (1990). Adaptation biologique et bien-être psycho-culturel. Bulletins et Mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris, 2(2), 151-173. https://doi.org/10.3406/bmsap.1990.1729

Hampton, A. N., Bossaerts, P. et O’Doherty, J. P. (2006). The role of the ventromedial prefrontal cortex in abstract state-based inference during decision making in humans. Journal of Neuroscience, 26(32), 8360-8367. https://doi.org/10.1523/JNEUROSCI.1010-06.2006

Harari Y. N. (2015). Sapiens : une brève histoire de l’humanité (3e éd. vol. 1). Albin Michel.

Le blob, l’extra-média. (2019). Sapiens, un migrant en Europe. Par Nicolas Teyssandier [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=q-VXnDnh-EA&feature=emb_logo

Milne, E. et Grafman, J. (2001). Ventromedial prefontal cortex lesions in humans eliminate implicit gender stereotyping. Journal of Neuroscience, 21(12). https://doi.org/10.1523/JNEUROSCI.21-12-j0001.2001

Mlodinow, L. (2012). Subliminal: How your unconscious mind rules your behavior (3e éd.). Pantheon Books.

Ohmydearlife. (2019, 13 octobre). [image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/fr/photos/jouer-les-chiffres-vert-bleu-jouer-4541727/

Pachès, V. (2007). Construire les interactions entre individu, groupe et société. Vie sociale et traitements, revue des CEMEA, 95, 22-25. https://doi.org/10.3917/vst.095.0022


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