Défier l’apparente objectivité de la recherche scientifique, pour une science ancrée dans le réel – Par Catherine Côté

La recherche en psychologie a vécu plusieurs bouleversements durant les dernières années. Il suffit de penser à tous les enjeux soulevés par la crise de la reproductibilité du début des années 2010. Que valent nos résultats scientifiques si nous sommes dans l’impossibilité de les reproduire? Que valent nos connaissances si les procédés statistiques utilisés pour analyser nos données ne sont pas bien utilisés? Si ces bouleversements dans le monde de la recherche ébranlent, ils sont toutefois d’une importance capitale pour le domaine. Cela va de soi : soulever ces enjeux permet de réfléchir sur les pratiques en recherche pour les rendre plus solides. Par ailleurs, au fil des dernières décennies, le champ des études féministes et des genres a aussi développé des critiques quant à la recherche scientifique. En effet, la production du savoir est un enjeu important en termes d’égalité, d’inclusion et de rapports de pouvoir. Qui produit le savoir? À quelle parole scientifique accorde-t-on de la valeur? Sur quelles populations les études scientifiques sont-elles réalisées, et dans quels contextes? Mais surtout, est-il possible d’être une personne totalement objective?

Comment le processus de recherche est-il influencé par le positionnement social?

La théorie du point de vue situé ou standpoint theory est particulièrement pertinente pour réfléchir sur toutes ces questions. Cette théorie soutient notamment que le savoir émerge toujours d’une position sociale (Harraway, 1988). Ainsi, lorsqu’une personne entreprend une recherche scientifique, tout son processus de recherche est influencé par cette position sociale (Ruphy, 2015). Par exemple, le fait que je sois une femme, blanche vivant avec une maladie chronique influence la recherche que je fais sur la douleur chronique. Ma position sociale peut être vue comme une paire de lunettes que je porte et qui informe ma perspective sur la recherche dans toutes ses étapes. Les perspectives en épistémologies féministes comme la théorie du point de vue situé avancent que c’est tout le processus de la recherche scientifique et de la production du savoir qui est teinté par la position sociale (Ruphy, 2015). Cela inclut notamment :

  • Le choix de l’objet d’étude
  • Le choix des questions de recherche
  • La formulation des hypothèses
  • L’échantillonnage
  • Le sens que l’on donne à nos résultats
  • Etc.

Plus concrètement, nous pouvons penser qu’il est difficile pour une personne qui ne vit pas avec un handicap d’initier un processus de recherche sur des enjeux qui touchent ces personnes, peu importe à quel point cette personne a lu sur le sujet ou connait des personnes vivant avec un handicap. Ce n’est pas nécessairement de la mauvaise foi, mais simplement une méconnaissance des réalités de ces personnes et des enjeux qu’elles vivent au quotidien. Il est donc possible d’omettre complètement certaines particularités, hypothèses, questions de recherche, populations ou explications, simplement parce qu’elles ne correspondent pas à notre expérience personnelle et au monde tel que nous le vivons et le percevons.

La théorie du point de vue situé soutient donc l’idée que l’objectivité à tout prix, telle que prônée par les épistémologies positivistes traditionnelles, est défaillante (Ruphy, 2015). Il faut reconnaitre sa position sociale, sans quoi des biais, induits par cette position, émergent dans les recherches. Cette idée va notamment à l’encontre de l’idée que la personne blanche, masculine, sans-handicap, cisgenre et hétérosexuelle est universelle, et donc que les résultats obtenus sur un tel échantillon sont généralisables à l’ensemble de la population. Pourtant, il n’y a encore pas si longtemps, la presque totalité de la recherche en psychologie était réalisée sur des étudiants universitaires correspondant à ce profil. Ce profil était considéré comme « neutre », « la norme », « universel » et donc « sans biais ». Pourtant, être un homme est une position sociale en soi qui mène à une expérience unique du monde, au même titre qu’être une femme ou une personne non-binaire.

Les expériences qui font de nous qui nous sommes et qui nous constituent, de par notre identité, sont donc pertinentes en recherche. Elles peuvent certes induire des biais, et influencer les questions de recherche, mais elles peuvent aussi être un moteur pertinent pour explorer de nouvelles questions de recherche, confirmant l’importance de la diversité et de la pluralité des points de vue dans cet univers. Une personne blanche ne pourra jamais savoir ce que c’est d’expérimenter le monde en étant une personne racisée. C’est donc des millions de situations, d’expériences et de réalités qu’il lui sera impossible de réfléchir avec justesse.          

Comment intégrer ma position sociale à mes pratiques en recherche? 

Reconnaitre la validité des théories du point de vue situé peut faire peur. Certain·e·s peuvent penser qu’en admettant que l’objectivité au sens où on la considère dans les théories positivistes n’est pas absolue, on vient invalider toute recherche scientifique. Pourtant, en prenant conscience que nous avons toustes un positionnement social et des biais attachés à ce positionnement, on peut enfin commencer à reconnaitre ces biais et à les corriger.

Prendre conscience que notre échantillon ne comporte que des participant·e·s blanc·he·s explicite une limite dans notre étude. Il est important de le nommer pour contextualiser nos résultats, et pour adresser cette limite dans la recherche future. Des résultats non significatifs dans une étude peuvent aussi être un indicateur que la question de recherche de départ n’était pas parlante pour la population à l’étude. C’est pourquoi il est important de mener aussi de la recherche avec un devis qualitatif où l’on explore les thèmes importants pour la population cible, sans imposer une direction figée à la recherche où tout est quantifié sur une échelle numérique. 

Après tout, le domaine de la psychologie cherche à mieux comprendre l’expérience humaine dans toute sa complexité. C’est pourquoi, selon moi, il est important de se positionner comme chercheureuse par rapport à son objet d’étude. Ce n’est qu’en faisant cela que l’on pourra arriver à une compréhension adéquate de toutes les réalités et non pas en prônant une objectivité et une distance absolues de l’objet d’étude, puisque cette distance absolue n’existe pas.

Enfin, voici quelques recommandations de lecture pour mieux réfléchir l’importance du point de vue situé dans la production du savoir :

Révisé par Marie Tougne


Références

Andrea Piacquadio. (2021, 2 mars). Crop friends stacking hands together [image en     ligne].        Pexel. https://www.pexels.com/photo/crop-friends-stacking-hands-together-3830752/ 

Espínola, A. F. (2012). Subjectivité et connaissance : réflexions sur les épistémologies du ‘point de vue’. Cahiers du Genre, 2(53), 99-120. https://doi.org/10.3917/cdge.053.0099

Haraway, D. (1988). Situated knowledges: The science question in feminism and the    privilege of partial perspective. Feminist studies, 14(3), 575-599. https://doi.org/10.2307/3178066

Hill Collins, P. (2016). La pensée féministe noire. Remue-ménage.

Ruphy, S. (2015). Rôle des valeurs en science : contributions de la philosophie féministe       des sciences. Écologie et Politique, 2(51), 41-54. https://doi.org/10.3917/ecopo.051.0041

Vergès, F. (2019). Un féminisme décolonial. La Fabrique.

Young, M. (1990). Justice and the politics of difference. Princeton University Press.


À lire

Petite, j’aurais aimé être blanche – Par Rhita Hamdi.

La discrimination au quotidien – Par Mégane Therrien

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