L’humour discriminatoire : Pourquoi ce n’est pas « juste une blague » – Par Florence Houde

Qui, en grandissant, n’a jamais ri à une blague racontée par un.e proche qui semblait discriminer des personnes ou un groupe de personnes ? Qui ne s’est jamais posé la question s’iel trouvait qu’une blague était vraiment appropriée, mais qui s’est tout de même retrouvé.e à rire ? Impossible de compter sur mes doigts le nombre de fois où j’ai entendu les fameux mots : « c’est juste une joke ». 

De nos jours, la question de l’élimination de la discrimination prend beaucoup de place dans les discours tenus par plusieurs personnes. Pourtant, l’humour à caractère dénigrant semble normalisé et parfois même encouragé. Alors qu’une blague dénigrante peut avoir autant de conséquences qu’une action dénigrante, cette première est toutefois bien plus acceptée que la dernière. Il s’avère que l’humour en général est un concept très étudié par la communauté scientifique et plusieurs hypothèses ont été proposées afin d’expliquer pourquoi il est commun d’accepter que d’autres, ou encore soi-même, utilisions des blagues dénigrantes et comment ces dernières peuvent culminer en de la violence physique.

La benign violation theory est une théorie de l’humour qui explique qu’une blague serait perçue comme drôle seulement si celle-ci est considérée comme une violation et seulement si cette violation est perçue comme bénigne (Warren et McGraw, 2015). Une violation fait référence à tout ce qui menace les croyances d’une personne sur la façon dont les choses devraient être. Cela inclut tout ce qui semble menaçant ou qui s’écarte d’une norme d’une manière négative. De ce fait, la majorité des violations n’amusent pas les gens ; pour qu’une violation produise de l’humour, elle doit également sembler sure et acceptable ou, en d’autres mots, bénigne. Par exemple, des insultes sont des violations à l’identité, qui peuvent être drôles pour certain.e.s s’iels les considèrent comme bénignes et acceptables.

C’est donc ici que j’ai compris où se traçait la limite. Cette frontière tellement mince, mais si importante, qui fait la différence entre une blague socialement et éthiquement acceptable ou non. J’ai également compris que cette limite ne se trouvait pas au même endroit dans l’échelle des valeurs de toustes et que c’est ici qu’une confrontation pouvait alors survenir : ce qui est accepté par un groupe peut ne pas l’être par un autre. Néanmoins, malgré le fait que nous ressentions parfois un profond malaise face à une blague, beaucoup d’entre nous laissent trop souvent passer des plaisanteries désobligeantes et discriminantes. Mais pourquoi au juste ?

Il est démontré que le type d’humour dénigrant, qui vise à rire d’un groupe déjà marginalisé, protège d’une certaine manière l’individu qui l’utilise (Ford, 2016). Outre le message explicite véhiculé par une blague, un second message, quant à lui implicite, est transmis en même temps. Ce message implicite permet au ou à la blagueur.euse de s’armer d’un argument qui lea protège de toute attaque provenant d’autrui : ce qu’iel dit ne peut être associé ni à de l’hostilité ni à des préjugés. La raison est simple : ce n’est qu’une blague et donc, ça ne compte pas (Ford, 2016). Grâce à cette « protection », la personne qui fait la blague renvoie le blâme sur celui ou celle qui l’écoute et qui dénonce les propos de la blague. Si la personne ne trouve pas la blague de bon gout, c’est parce qu’elle serait « trop sensible » ou qu’elle ne serait « pas capable de se rendre compte que c’est seulement de l’humour » (Powell et Paton, 1988).

Il a été prouvé par plusieurs études que l’humour dénigrant favorise la discrimination contre des groupes ciblés. Si nous prenons comme exemple les hommes sexistes, l’exposition à ce type d’humour peut favoriser chez eux la libération comportementale de leurs préjugés à l’égard des femmes. Lorsqu’utilisé par un groupe, l’humour sexiste agit alors comme une norme sociale pouvant être perçue par les membres comme étant que le groupe est tolérant envers le sexisme. (Ford et al., 2007). C’est donc dire que l’utilisation d’un tel type d’humour crée une atmosphère « détendue » dans laquelle les hommes ressentent moins d’affects négatifs autodirigés en pensant au fait qu’ils auraient eu des comportements sexistes (Ford et al., 2001). Ultimement, certains hommes, déjà placés haut sur l’échelle du sexisme hostile, ont même démontré des niveaux plus élevés de propension au viol (Thomae et Viki, 2013). Cela peut s’expliquer par le fait que ces personnes semblent davantage apprécier les blagues discriminantes et qu’elles peuvent être plus susceptibles de raconter ces blagues aux autres (Thomas et Esses, 2004), ce qui peut alors créer un cercle d’hostilité et de discrimination qui culmine en une violence physique contre les membres des groupes décriés. Cette normalisation d’idées dangereuses s’applique autant pour le racisme, l’homophobie, l’âgisme, la grossophobie que pour n’importe quelle autre forme de discrimination et nous ne pouvons qu’imaginer les conséquences que cette discrimination peut alors entrainer.

Avec ces résultats en main, une seule question se pose : pourquoi acceptons-nous tout de même ce type de blagues ? C’est ici qu’entre en jeu le côté social de l’humour. Confronter un individu pour une blague dénigrante, aussi considérée comme une micro-agression, peut être risqué, voire dangereux pour notre identité sociale et pour notre position dans notre groupe social (Cusack et al., 2003). De fait, une personne qui ne comprend pas une blague ou qui ne la perçoit pas comme étant drôle, peut mettre en péril sa position, voir même sa place dans son groupe social, et ce, par peur de faire rire d’elle parce qu’elle n’a « simplement pas un bon sens de l’humour ». Finalement, la pression sociale de rire à une blague peut être tellement forte qu’elle pourra créer chez une personne la réaction de rire bien qu’elle soit en désaccord, qu’elle soit choquée ou encore blessée par ce type d’humour (Cusack et al., 2003). Cette pression sociale se retrouve particulièrement dans les relations de pouvoir, par exemple, avec son.sa supérieur.e ou un.e enseignant.e, à l’adolescence, ou tout simplement lors de moments où le sentiment de vouloir appartenir à un groupe est plus fort que le sentiment de devoir défendre ses propres valeurs. Ainsi, le rire agit comme une sorte de « lubrifiant social » dans les relations que certains et certaines d’entre nous ne pensent pas pouvoir s’empêcher d’utiliser (Morreall, 1991).

Ainsi, malgré le fait qu’il soit possible d’expliquer ces comportements par la psychologie, ceux-ci n’en restent pas moins injustifiés. Il est donc important, et ce depuis notre plus jeune âge, de comprendre que, quelles que soient les intentions d’une personne qui utilise de l’humour discriminatoire, cela peut avoir de graves conséquences sur le traitement des membres des groupes en question. À mon avis, cela demande beaucoup de courage de mettre son pied par terre lorsqu’une blague nous paraît discriminatoire et cela demande beaucoup de force pour accepter la critique et admettre que nous avons fait des erreurs. Toutefois, c’est en acceptant que nous puissions parfois faire partie du groupe opprimant et en acceptant de vouloir faire tous les efforts possibles pour changer notre comportement que nous pourrons accéder à la réelle acceptation des autres.

Ce n’est jamais juste une blague.

Révisé par Maëliss Darcey Scarone


Référence

Cusack, M., Jack, G. et Kavanagh, D. (2003). Dancing with discrimination: Managing stigma and identity. Culture and Organization, 9(4),295-310. https://doi.org/10.1080/1475955042000195409

Ford, T. E. (2016, 6 septembre). Psychology behind the unfunny consequences of jokes that denigrate. The Conversation. https://theconversation.com/psychology-behind-the-unfunny-consequences-of-jokes-that-denigrate-63855?fbclid=IwAR3mk8GmbNhmtDkTtMIxlkBNMfu2J2yfN1ussumtJ9VHmJBXmuk5taATUzs

Ford, T. E., Boxer, C. F., Armstrong, J. et Edel, J. R. (2007). More than “just a joke”: The prejudice-releasing function of sexist humor. Personality and Social Psychology Bulletin, 34(2),159-170. https://doi.org/10.1177/0146167207310022

Ford, T. E., Wentzel, E. R. et Lorion, J. (2001). Effects of exposure to sexist humor on perceptions of normative tolerance of sexism. European Journal of Social Psychology, 31(6),677-691. https://doi.org/10.1002/ejsp.56

Houde, F. (2021, 18 mars). [personnes de profil sur fond blanc] [création Canva]. Canva. https://www.canva.com/fr_ca/

Morreall, J. (1991). Humor and work. Humor, 4(3-4), 359-373. https://doi.org/10.1515/humr.1991.4.3-4.359

Powell, C. et Paton, E. C. (1988). Humour in society: Resistance and control. Palgrave Macmillan.

Thomae, M. et Viki, G. T. (2013). Why did the woman cross the road? The effect of sexist humor on men’s rape proclivity. Journal of Social, Evolutionary, and Cultural     Psychology, 7(3), 250-269. http://dx.doi.org/10.1037/h0099198

Thomas, C. A. et Esses, V. M. (2004). Individual differences in reactions to sexist humor. Group Processes and Intergroup Relations7(1), 89-100. https://doi.org/10.1177/1368430204039975

Warren, C. et McGraw, A. P. (2015). Benign Violation Theory. Mays Business School, (2015-11). https://ssrn.com/abstract=2559414


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