Et toi, tu viens d’où ? – Par Abigaelle Lavoie

À ma meilleure amie, qui s’y connaîtrait bien en riz

Il y a environ deux ans, alors que je discutais avec mon amie dans le métro, une personne s’est adressée à nous avant de descendre du wagon : « Ça s’entend que vous êtes Québécoises, mais j’espère que vous parlez encore votre langue maternelle ». Sur le coup, j’ai pensé que cette remarque était quelque peu incongrue, mais j’ai trouvé son commentaire assez ironique, car j’ai été adoptée à l’âge de onze mois par une famille québécoise, et donc je ne connais pas un traître mot provenant des langues chinoises.

Bien que je sois née en Chine, je m’identifie plutôt comme Québécoise puisque c’est ici que j’ai grandi. Je suis ce que plusieurs appellent une « banane » : jaune à l’extérieur et blanche à l’intérieur (Choy, 2019). Par conséquent, il n’est pas rare que des gens me demandent d’où je viens en raison de mon apparence, ce à quoi je réponds que je suis d’origine chinoise, que j’ai été adoptée, et donc que j’ai grandi au Québec. J’ai l’impression que si je dis que je suis Québécoise, ce n’est pas toujours suffisant comme réponse

D’ailleurs, ma meilleure amie est elle aussi d’origine chinoise. Quel bel adon ! Tout comme moi, elle a été adoptée lorsqu’elle était enfant. Nous nous sommes rencontrées en première secondaire et nous sommes vite devenues très proches l’une de l’autre. Étant donné que nous sommes toutes les deux d’origine chinoise et que nous étions toujours aperçues ensemble, il est arrivé à quelques reprises que l’on nous demande : « Êtes-vous des sœurs ? » Je me rappelle à quel point nous étions exaspérées quand cela se produisait, parce que, mis à part nos yeux et nos cheveux noirs, nous ne nous ressemblons pas du tout !

À mon avis, cette situation reflète bien le stéréotype selon lequel l’ensemble des Asiatiques se ressemblent et que, bien souvent, les gens assument à tort qu’iels sont chinois.e.s (Li, 2016). Cela a un lien direct avec la perception que l’ensemble de la population asiatique est homogène. En d’autres mots, on se ressemble toustes (Yee, 1992) ! En fait, lorsque l’on utilise à tort le terme « chinois.e » au lieu d’« asiatiques », on exclut une variété de nationalités, de cultures et d’ethnies différentes (Gay, 2020). Je me rappelle qu’il m’est déjà arrivé, quand j’étais plus jeune, de me faire appeler « la Chinoise » par un.e autre enfant à l’école. Même si cela est vrai, j’aurais très bien pu être d’une autre origine et j’aurais pu en être offusquée. 

Heureusement pour moi, je crois que c’est le seul stéréotype concernant les Asiatiques dont j’ai pu être victime. Cependant, ce n’est pas le cas pour beaucoup d’autres. Bien souvent, les Asiatiques sont considéré.e.s comme la minorité modèle, c’est-à-dire qu’on les qualifie de travaillant.e.s et de persévérant.e.s (Kiang et al., 2017). Pour les étudiant.e.s, on s’attend à ce qu’iels aient des résultats académiques supérieurs, particulièrement dans les domaines des mathématiques et des sciences (Zhao et Qiu, 2009). Par contre, ce stéréotype n’est que le reflet d’un racisme qui se déguise en compliment (Li et Gunderson, 2020) et certaines personnes concernées n’en sont pas du tout flattées, au contraire. Les propos de Mei Mei Wong, une étudiante qui avait été interrogée par Lee (1994) dans le cadre d’une étude, nous font comprendre la pression qu’exerce ce racisme « positif » sur elle :

They expect you to be this and that […] And sometimes you tend to be what they expect you to be, and you just lose your identity- just lose being yourself. […] When you get bad grades, people look at you really strangely because you are sort of distorting the way they see an Asian. It makes you feel really awkward if you don’t fit the stereotype. (Lee, 1994, p. 419)

Même si ces données datent de 1994, la situation n’a pas beaucoup changé selon moi. Mon amie d’origine chinoise, que j’ai mentionnée plus haut, m’a avoué que les stéréotypes concernant les Asiatiques, sans affecter significativement son quotidien, la touchaient particulièrement. Par exemple, elle me disait qu’elle sentait souvent une certaine pression sur ses épaules, car ses résultats scolaires se situaient dans la moyenne, ce qui ne correspond pas aux exigences de la minorité modèle.

Il faut ajouter que ces temps-ci, la propagation de la COVID-19 à travers le monde a considérablement contribué à la xénophobie et au racisme anti-asiatique (Haynes, 2020), cela n’étant surtout pas du racisme à connotation positive dans ce cas-ci. Le terme Chinese virus utilisé par l’ancien président des États-Unis, Donald Trump, pour désigner la COVID-19 n’a fait qu’alimenter ce racisme, non seulement à l’égard des Chinois.e.s, mais aussi à l’égard des Asiatiques en général, que ce soit au sein du pays ou à l’international, qui sont devenu.e.s victimes de propos haineux (Brito, 2020). Dans un message anonyme publié sur Twitter, l’auteur ou l’autrice conclut en disant que « le pire des virus c’est le racisme systémique » (Gay, 2020, paragr. 10).

Bref, même si, selon mon expérience, la plupart des stéréotypes sur les Asiatiques sont du racisme dit bienveillant, cela ne signifie pas que les personnes touchées n’en ressentent pas les conséquences psychologiques. Au contraire, c’est un type de racisme qui ne fait que nourrir les discriminations et qui ne devrait plus être toléré (Zhou-Thalamy, 2020). À la lumière de toutes ces informations, il est facile de constater que nous avons encore beaucoup de chemin à faire avant d’arriver à accepter l’autre.

Révisé par Arianne Groleau


  
Références

Brito, C. (2020, 19 mars). President Trump uses term “Chinese virus” to describe coronavirus, prompting a backlash. CBS News. https://www.cbsnews.com/news/president-trump-coronavirus-chinese-virus-backlash/

Choy, W. (2019, 30 avril). From the archives: I’m a banana and proud of it, writes Wayson Choy. The Globe and Mail. https://www.theglobeandmail.com/arts/books/article-from-the-archives-im-a-banana-and-proud-of-it-writes-wayson-choy/

Gay, A. [@OrpheoNegra]. (2020, 27 janvier). Je partage le texte et le hashtag créé par une camarade adoptée qui ne souhaite pas que son nom soit mentionné afin d’éviter le harcèlement et le racisme anti-Asiatiques qu’elle dénonce. Merci de relayer sa parole. [images jointes] .Twitter. https://twitter.com/OrpheoNegra/status/1221706803836280832

Haynes, S. (2020, 6 mars). As Coronavirus spreads, so does xenophobia and anti-Asian racism. Time. https://time.com/5797836/coronavirus-racism-stereotypes-attacks/

Kiang, L., Huynh, V. W., Cheah, C. S. L., Wang, Y. et Yoshikawa, H. (2017). Moving beyond the model minority. Asian American Journal of Psychology, 8(1), 1‑6. https://doi.org/10.1037/aap0000070

Lee, S. J. (1994). Behind the model-minority stereotype: Voices of high- and low-achieving Asian American students. Anthropology & Education Quarterly, 25(4), 413‑429. https://www.jstor.org/stable/3195858

Li, A. (2016, 1 février). The 10 most common Asian sereotypes: Gotta embrace my ethnicity. Odyssey. http://theodysseyonline.com/robert-morris/most-common-asian-stereotypes/289084

Li, G. et Gunderson, L. (2020, 27 juillet). Racist stereotyping of Asians as good at math masks inequities and harms students. The Conversation. http://theconversation.com/racist-stereotyping-of-asians-as-good-at-math-masks-inequities-and-harms-students-132137

TeeFarm. (2017, 12 janvier). [Carte du monde à la peinture] [image en ligne]. Pixabay. https://pixabay.com/fr/illustrations/color%C3%A9-couleur-brosse-peint-1974699/

Yee, A. H. (1992). Asians as stereotypes and students: Misperceptions that persist. Educational Psychology Review, 4(1), 95‑132. https://www.jstor.org/stable/23359579

Zhao, Y. et Qiu, W. (2009). How hood are the Asians? Refuting four myths about Asian-American academic achievement. The Phi Delta Kappan, 90(5), 338‑344. https://www.jstor.org/stable/20446110

Zhou-Thalamy, A. (2020, 30 octobre). « Ah ces Chinois, ils travaillent dur ! » : quand le racisme se veut « bienveillant ». The Conversation. http://theconversation.com/ah-ces-chinois-ils-travaillent-dur-quand-le-racisme-se-veut-bienveillant-147305


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