Racisme : élément du passé et du présent – Par Emmanuelle Ayotte

La COVID-19 a apporté son lot de défis, notamment une hausse grandissante du racisme dans toutes ses formes. Ce dernier a toujours existé, mais il a pris une tangente plus implicite durant les dernières années. Ainsi, le racisme était flou et insidieux, mais demeurait bel et bien présent au quotidien. Dernièrement, les meurtres, tels que la mort de George Floyd ou la tuerie d’Atlanta qui a causé huit décès chez la communauté asiatique, démontrent l’ampleur de cette haine envers les minorités. Le texte ci-présent vise à faire part de mon expérience personnelle avec le racisme dans le but de l’illustrer, mais aussi de permettre une réflexion à ce sujet.

Mon questionnement principal touche l’origine de la pensée raciste. À cet effet, il me semble impossible de considérer que cette tendance à discriminer soit innée et individuelle puisqu’à la naissance, nous n’avons pas encore la capacité de rejeter ou de porter de jugement. J’en déduis donc qu’elle s’insère dans la culture et se développe à travers la socialisation. Dans le cadre d’un cours universitaire, j’ai été confrontée à une réflexion sur le développement du racisme ou, à l’inverse, de l’ouverture aux autres. Pour ma part, il m’était impossible de retracer le moment ou l’événement qui m’a poussée vers un intérêt aussi marqué pour la diversité. Dans mon processus d’exploration, certains souvenirs me sont toutefois venus à l’esprit…

Il semble que j’ai toujours eu un intérêt marqué pour la différence. Dès mon jeune âge, j’ai adoré la diversité dans mes jouets. J’appréciais plus particulièrement les Barbies et Bratz de couleur. Mon premier « Ken », grand, séduisant et à la peau noire, s’appelait Steve (je n’avais pas encore développé ma créativité en termes de noms!). Je l’avais demandé expressément à ma mère et je me rappelle très bien la joie que j’ai ressentie en le déballant de son enveloppe. Il a toujours été mon unique « Ken ». À ce moment, je ne m’étais jamais doutée que la différence pouvait être perçue comme étant néfaste aux yeux de l’être humain. En ce qui me concerne, cela m’intriguait. J’y voyais, et y vois toujours, une grande beauté.

J’ai grandi dans une famille d’individus blancs, mais je n’ai jamais eu l’impression que c’était un élément singulier ou d’intérêt. En soi, je ne voyais pas particulièrement la couleur de la peau, mais je gardais un attrait pour presque tout ce qui était différent. J’imagine que ma famille était également ouverte et que, à travers mon éducation, iels ont favorisé ma grande curiosité que je porte toujours. Je me rappelle très bien des nombreux documentaires, que mon grand-père écoutait sur la « télévision française », que je regardais du coin de l’œil pendant que je dessinais. D’ailleurs, ma mère avait de nombreux livres illustrés, dont certains montraient la beauté dans les différents pays du monde, et que j’adorais feuilleter. Bref, ma famille, sans aborder la « race » en tant que telle, adoptait une posture ouverte et intéressée au monde.

À l’école, nous abordions aussi les divers enjeux sociétaux et j’adorais cela. C’était alors sous une forme plus théorique que nous abordions les différentes cultures et les défis mondiaux. Au secondaire, j’ai été encouragée à poursuivre dans un cheminement international (PEI) ou plutôt, j’ai demandé à mes parents de m’y inscrire. L’exposition aux différentes cultures, dont la nôtre, sous un œil critique, a nécessairement contribué à mon ouverture envers le monde. Parmi mes cours préférés se trouvait celui d’éthique, qui changeait de thématique centrale à chaque niveau scolaire, passant par un accent sur la religion et le monde.

Plus tard, au cours de mon adolescence, j’ai rapidement été fascinée par le monde de la musique coréenne (K-pop)[1], et ce bien avant BTS! À ce sujet, j’ai été confrontée à plusieurs réactions assez négatives. Je dois toutefois avouer que j’ai été vraiment intense dans cette passion et que je souhaitais la partager avec l’univers, ayant eu l’impression de découvrir un tout nouveau monde! Mes cartables portaient des photos de mes idoles préférées, dont les membres du groupe SHINee et Super Junior (petite publicité gratuite ici!). Les enseignant.e.s de mon école faisaient des commentaires parfois déplacés à ce sujet. Je me rappelle d’ailleurs qu’un.e de mes enseignant.e.s d’éthique trouvait très drôle de me dire que ces idoles, masculines, étaient des femmes. Cette idée, selon laquelle un individu soigné ou asiatique perd sa masculinité, semble répandue et fait preuve, essentiellement, d’un manque d’éducation notable. Ces stéréotypes et préjugés semblent se baser sur les traits plus androgynes de certaines personnes asiatiques ainsi que sur les styles vestimentaires, mais ils demeurent toujours insensés pour moi. Évidemment, cela m’offensait, mais ce ne fut qu’un commentaire parmi d’autres.

Les commentaires les plus crus et polarisés que j’ai eu la chance de lire se trouvaient sur Facebook. Je dénonce d’ailleurs la présence très explicite du racisme sur les réseaux sociaux et partout ailleurs. Je constate qu’avec la hausse de popularité de la K-pop, notamment avec le groupe BTS, il est de plus en plus difficile pour certain.e.s internautes de contenir leur haine : dire que ce sont des enfants; dire qu’ils sont des filles; dire qu’ils sont Chinois; dire qu’ils ne sont pas talentueux et j’en passe. À la fois cela insinue qu’être asiatique, c’est être immature, c’est être émasculé, mais c’est aussi être simplifié.e sous la bannière d’une seule nationalité (c’est-à-dire de présenter tou.te.s les Asiatiques, incluant les Coréen.ne.s, comme étant Chinois.es). À ce sujet, cela montre à la fois un manque saillant d’éducation, mais aussi un manque de sensibilité concernant l’histoire et la culture des différentes nations en Asie.

Plus personnellement, le fait que ma photo de profil sur Facebook comprenait mon conjoint invalidait des arguments que j’apportais aux yeux de certain.e.s. En ce sens, lorsque les argumentaires n’aboutissaient plus, certaines personnes prenaient plaisir de me dire : « On sait bien, tu es en couple avec une Chinoise ». Ma colère était alors immense. Plusieurs éléments sont offensants dans ce commentaire, dont ceux mentionnés plus haut (c’est-à-dire la perte de masculinité lorsqu’un individu est asiatique en plus de la simplification en ce qui concerne les nationalités asiatiques résumées comme étant chinoises). À ceux-ci s’ajoute une composante homophobe et misogyne. De plus, d’insinuer qu’être Chinois.e serait péjoratif est d’autant plus offensant (je suis frustrée en écrivant ces lignes…). Cela reste ahurissant, pour moi, de constater que, pour m’affecter, l’auteur.rice.s de ces commentaires ont eu besoin de passer par l’origine ethnique de mon conjoint.

Ces quelques insultes, de la part d’étranger.ère.s, ne sont rien en comparaison à ce que mon conjoint a pu vivre au cours de son intégration au Québec. Ses opportunités d’emploi se sont vues largement diminuées. Les obstacles, souvent d’ordre administratif, étaient multipliés (je vous épargne les détails). Même lors de ses cours de francisation, des événements humiliants ont eu lieu. Par exemple, un.e enseignant.e trouvait approprié de pointer du doigt mon conjoint en mentionnant à quel point c’était répugnant qu’ « ils et elles » mangent du chien. De nature peu loquace, mon conjoint est resté silencieux, se sentant profondément inconfortable et impuissant face à cette situation.

Depuis l’avènement du COVID-19, les discours et les actes haineux envers les communautés asiatiques se sont multipliés, allant du vandalisme de pagodes aux crimes violents, comme l’agression au poignard d’un homme coréen dans le centre-ville de Montréal. Cela a généré beaucoup de peur, à raison, au sein de la communauté asiatique, au point que ma belle-famille en Corée du Sud en avait entendu parler et était inquiète pour leur garçon. Mon conjoint craignait d’ailleurs, à ce moment, de sortir seul le soir. Cet homme d’une trentaine d’années, qui a fait l’armée et qui est ceinture noire en Taekwondo, avait peur de ce que cette haine pouvait lui faire. Il a d’ailleurs été victime de commentaires haineux de la part d’étranger.ère.s. Par exemple, à l’épicerie, une caissière lui a dit, haut et fort, que « Le vrai virus, ce n’est pas la COVID, c’est eux et elles » (en faisant référence aux Asiatiques). En début de pandémie, des gens dans le métro toussaient dès qu’iels le voyaient entrer dans le wagon.

Le contexte politique actuel explique, sans excuser, une part de ce racisme. Ainsi, lorsque Trump, ancien président des États-Unis, mentionne haut et fort en 2019 que la cérémonie des Oscars était mauvaise puisque les gagnant.e.s du prix le plus prestigieux n’étaient pas Américain.e.s (Ho, 2020), cela montre à quel point le racisme n’a plus besoin d’être caché. Cela laisse croire à une autorisation généralisée de ce type de discours.

Le #Stopasianhate sur les réseaux sociaux a aussi apporté des réactions mitigées. Le racisme envers les communautés asiatiques semble moins reconnu et semble parfois normalisé, voir justifié par certain.e.s. La tragédie d’Atlanta a notamment amené le Québec à se questionner sur sa propre position en se demandant si le racisme est présent sur son territoire. Certain.e.s nient le racisme ici et d’autres le minimisent. Il y a beaucoup de chemin à faire! Ainsi, ma position demeure claire : le racisme existe au Québec et ailleurs, et il n’a rien de nouveau. Toutefois, récemment, le racisme devient de plus en plus saillant et semble banalisé.

L’exposition auprès de diverses communautés en plus d’une posture d’ouverture pourrait être la clé vers un respect mutuel. Pour cela, il faut ouvrir la conversation et partager la culture et les réflexions, par simple curiosité. Je ne crois pas que l’être humain naisse raciste, mais je crois qu’il le devient. Par ailleurs, l’atmosphère des dernières années ne semble pas favoriser cette ouverture, en polarisant les nations et communautés dans leur discours. Je rêve d’un jour où le racisme ne sera plus un sujet d’actualité, mais réellement un élément du passé. Je rêve d’un jour où le racisme n’aura plus besoin d’être abordé, puisque, comme le concept de « race », il sera désuet (Catmill, 1998). Il n’y a pas de solution simple, mais j’espère sincèrement que toutes les mesures seront prises pour que chaque être humain ait la chance d’être considéré.e dans sa complexité et sa richesse, dont sa culture fait partie.

Révisé par Anouk Tomas

[1] Pour plus d’informations au sujet de la K-pop et le phénomène de la vague coréenne Hallyu, veuillez lire l’article État des connaissances sur l’Hallyu : Kpop (Ayotte, 2021) dans l’édition spéciale du Webzine d’automne 2020.


Références

Ayotte, E. (2021, 2 janvier). État des connaissances sur l’hallyu : Kpop. L’Amnésique. https://amnesiquecom.files.wordpress.com/2021/01/webzine-amnecc81sique-2020-1.pdf

Cartmill, M. (1998). The status of the race concept in physical anthropology. American Anthropologist, 100(3), 651-660. https://doi.org/10.1525/aa.1998.100.3.651

Ho, V. (2020, 21 février). Donald Trump jabs at Parasite’s Oscar win because film is    from ‘South Korea’. The Guardian.             https://www.theguardian.com/film/2020/feb/20/trump-parasite-oscar-south-korea

Rahadiansyah. (2021, 8 février). [Personne avec un chandail blanc tenant un téléphone   noir] [image en ligne]. Unsplash. https://unsplash.com/photos/Olwj_zCRWtY


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