Lutte à l’itinérance, ou comment la société contribue à sa présence – Par Alexandrine Nadeau

Malgré tous les efforts fait par la ville et par les différents gouvernements, l’itinérance ne semble pas s’atténuer à Montréal. Dans les dernières années, deux recensements de la population en situation d’itinérance visible ont été réalisés, soit en 2015 et en 2018. Durant ces trois années, nous pouvons constater une augmentation estimée de l’ordre de 8 % à 12 % du nombre de personnes en situation d’itinérance visible à Montréal (Ministère de la Santé et des Services sociaux [MSSS], 2019). Il y a eu principalement une augmentation chez les moins de 30 ans, passant de 19 % à 23,7 % de la population, chez les membres des peuples autochtones, passant de 10 % à 16,1 % de la population (alors que celleux-ci ne représentent que 0,6 % de la population à Montréal), et chez les personnes issues de l’immigration, passant de 16 % à 19,2 % de la population (MSSS, 2019; SDSS, 2018).

On définit l’itinérance comme étant une condition, un problème individuel, alors qu’en réalité, c’est un problème social multifactoriel qui commence par une difficulté d’accès au logement. Que ce soit par leur apparence, parce qu’iels nous demandent de l’argent, parce qu’iels dorment dans la rue, etc., ce sont tant de stigmates qui permettent l’attribution à une personne l’étiquette d’« itinérante ». En appliquant cette étiquette, on réduit cette personne à ce statut. Son identité est ainsi changée dans le regard des autres, ces derniers la traitant en conséquence. On peut être porté à croire que cette personne a moins de valeur et qu’elle ne contribue pas à la société, ce qui rend sa mise à l’écart plus facile. Par ce processus, ainsi que la sanction de cette « identité », cette personne est désignée comme déviante. Ainsi l’indésirabilité de l’itinérance devient l’indésirabilité des personnes en situation d’itinérance.

On attribue la situation d’itinérance à des comportements individuels, tels que l’alcoolisme ou des problèmes de santé mentale. Ainsi, on transforme un problème social (un problème de logement) en un problème individuel, ce qui contribue à la stigmatisation de ces personnes. L’an dernier, lors du dévoilement du Rapport de dénombrement des personnes en situation d’itinérance de 2018, la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, a expliqué que « ces personnes se retrouvent sans domicile fixe, en raison de problèmes de dépendance, conflit avec autrui, problèmes de santé mentale, incapacité à payer le loyer ou l’hypothèque et perte d’emploi » (Radio-Canada, 2019). On remet donc la faute sur l’individu, plutôt que sur le problème d’accès au logement dans la société. L’indésirabilité des personnes en situation d’itinérance est amplifiée, puisqu’en plus d’être « itinérantes », on associe ces personnes à divers autres problèmes qui sont considérés comme dangereux, tels que la toxicomanie.

Puisqu’on les considère comme étant dangereuses et nuisibles, on ne veut pas les voir sur la place publique. Pour chasser l’itinérance de la place publique afin de la rendre plus accueillante, la lutte aux incivilités s’est amorcée. Il y a une amplification dans la fréquence des constats d’arrestation distribués aux personnes en situation d’itinérance de ce qui est considéré comme des incivilités selon les règlements de la ville. Ces personnes sont beaucoup plus visées, par un certain profilage, que la population générale. De plus, « le libellé des infractions tel qu’il se trouve dans les règlements est le plus souvent très ouvert et sujet à interprétation » (Bellot et St-Jacques, 2007, p. 177). Ceci fait qu’il est possible d’être beaucoup plus sévère avec certaines personnes plutôt que d’autres. « Les impacts de la judiciarisation se font sentir dès l’émission du constat d’infraction. Les personnes [en situation d’itinérance] peuvent se considérer très rapidement comme des cibles et éprouver, en voyant l’ensemble de la population faire les mêmes gestes tout en demeurant impunie, un sentiment d’injustice » (Bellot et St-Jacques, 2007, p. 185). Comme ces personnes ne sont pas en mesure de payer les maintes contraventions qu’elles reçoivent, cela permet au système judiciaire de maintenir « un contrôle sur les personnes [en situation d’itinérance] » (Bellot et St-Jacques, 2007, p. 182).

Pour éviter l’accumulation des dettes impayables dues aux contraventions reçues et les conséquences qui peuvent s’en suivre, les personnes en situation d’itinérance vont se déplacer, s’éloigner, se cacher. Comme elles sont considérées comme étant des personnes déviantes, elles doivent vivre selon une carrière d’itinérance avec comme but de ne pas se faire remarquer, de ne pas se faire voir par les autres.

Ainsi, par la judiciarisation de l’itinérance, les institutions politiques maintiennent la désignation des personnes en situation d’itinérance comme déviante puisqu’elle la sanctionne. Ces institutions vont désigner l’itinérance comme étant indésirable, puisqu’elle ne leur est pas favorable. Si l’itinérance est visible dans certains quartiers, alors ceux-ci ne sont pas attrayants pour la population, ce qui réduit le nombre d’investissements et de personnes qui voudraient y vivre. Afin de s’éviter la prise en charge des personnes en situation d’itinérance, ces institutions les responsabilisent de leur situation. Elles sont ainsi vues comme étant la cause du problème d’itinérance à Montréal. Ces personnes sont donc désignées comme étant indésirables et déviantes de la norme sociétale.

En somme, par la judiciarisation de l’itinérance, les institutions politiques contribuent au maintien de la désignation des personnes en situation d’itinérance comme étant déviantes et à leur stigmatisation. « Si l’objectif est de sortir de la rue la personne en situation d’itinérance, il faut savoir que c’est le contraire qui se produit, car en les judiciarisant, on les marginalise davantage » (Bellot et St-Jacques, 2007, p. 186). Cette stratégie de lutte à l’itinérance agit comme un engrenage qui favorise son maintien plutôt qu’à sa réduction.

Il y a toujours un enjeu au-delà du respect des normes. La judiciarisation de l’itinérance permet de la cacher en poussant ces personnes à fuir pour éviter de se faire arrêter. Ce fonctionnement permet de rendre les quartiers plus beaux, plus propres et plus accueillants, pour attirer la population et ainsi profiter à la ville et à ses investisseur.se.s. C’est sans douter que des tours à condos de luxe leur sont probablement beaucoup plus profitables que des logements sociaux.

Finalement, selon le recensement des personnes en situation d’itinérance visible à Montréal de 2015, plus de la moitié des quartiers où il y a une plus forte concentration de ces personnes sont aussi des quartiers ayant subi une gentrification. On peut se demander par la suite, quelle est la force du lien entre la gentrification et l’itinérance ?

Révisé par Marie Tougne


Références

Bellot, C. et St-Jacques, B. (2007). La gestion pénale de l’itinérance : un enjeu pour la défense des droits. Dans S. Roy et R. Hurtubise (dir.), L’itinérance en questions (p. 171-191). Presses de l’Université du Québec.

Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS). (2019, mars). Dénombrement des personnes en situation d’itinérance au Québec le 24 avril 2018. La Direction des communications du ministère de la Santé et des Services sociaux. https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/fichiers/2018/18-846-10W.pdf

Radio-Canada. (2019, 25 mars). Près de 5800 itinérants « visibles » au Québec. SociétéRadio-Canada. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1160344/denonbrement-itinerants-visibles-sans-abri-montreal

Service de la diversité sociale et des sports de la Ville de Montréal (SDSS). (2018). Parce que la rue a différents visages : Plan d’action montréalais en itinérance 2018-2020. http://ville.montreal.qc.ca/pls/portal/docs/PAGE/D_SOCIAL_FR/MEDIA/DOCUMENTS/PLAN_ITIN%C9RANCE_HR_0.PDF

(2018, 5 mars). Changeons notre regard sur l’itinérance [image en ligne]. Santé Montréal. https://santemontreal.qc.ca/population/actualites/nouvelle/changeons-notre-regard-sur-litinerance/


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